Quand le monde ne tourne plus rond

Entre ma douce Marie qui sort son second recueil aujourd’hui (on en parle bientôt !) (en plus il y a un texte à moi dedans, je vous dis pas la joie) et mon passage prochain à Paris, j’ai eu envie de vous ressortir ce texte, qui traîne dans mes brouillons sans trop savoir s’il a lieu d’être ou non. J’ai bien peur d’avoir un peu trop écrit sur ces événements, mais je vous embête encore une fois.

Sans titre

Il est des certitudes qui semblent inébranlables. Des étiquettes propres et bien collées, des repères éternels, petits îlots tranquilles au milieu de toutes ces remises en questions exquises et détestables que nous impose la vie. L’immuabilité a du bon, parfois.

Et puis…

Un soir, une phrase lue par hasard sur internet. Les infos. L’attente. La fébrilité devant cet écran qu’on ne peut pas éteindre tant qu’on ne sait pas.

Et puis on sait.

Et, à partir de là, les perspectives changent, les certitudes s’effacent. Tout est changé, mais rien n’a bougé. Il y aura un avant et un après.

Je n’aime pas les gens. Je cite souvent un passage de roman à ce propos : « L’homme (…) est médiocre par nature. L’infortuné qui a un jour ressenti pareille évidence ne peut rien ensuite contre la masse innombrable de ceux qui la nourrissent.  » (*) Je ne suis pas humaniste, je ne crois pas en nous.

Et pourtant… j’ai vu tellement de lumière dans cette obscurité que j’ai bien dû me résoudre à regarder les gens avec plus de tendresse. Que je le veuille ou non, j’ai été ébranlée. Je ne saurais dire pourquoi, comment, mais j’ai vécu les jours suivants dans un état second, les larmes au bord des yeux, le cœur au bord des lèvres. Cela aurait pu me conforter dans la certitude que l’homme est foncièrement mauvais. Ce ne fut pas le cas, bien au contraire.

Deux semaines après cette soirée noire, j’étais à Paris pour deux jours, dans ce même quartier. Moi qui ne suis jamais allée dans la capitale, ou si peu il y a longtemps, quelle était la probabilité ? Il va sans dire que ce voyage je l’ai fait dans un état d’esprit assez particulier.

Mes amies m’ont récupérée à la gare et m’ont conduite à l’adresse où je louais une chambre. Sur le trajet, j’ai repéré une foule, et j’ai vu les bougies. Des bougies par centaines qui défiaient le crépuscule. Mon cœur s’est serré.

Nous avons marché, à la recherche d’un endroit où dîner, et j’ai eu le loisir de comprendre ce que « terrasse » signifie à Paris. Chez moi, en hiver, il y a deux ou trois personnes qui fument leur clope en vitesse avant de rentrer se réchauffer. A Paris, les terrasses sont bondées. Ce jeudi soir, ils étaient tous assis face à la rue, comme cela a sans doute toujours été. J’avoue que là je n’ai pas pu retenir plus longtemps ce sentiment inédit que les parisiens m’ont inspiré : du respect.

Croyez-le ou non, ça me fait presque mal de l’admettre. Je suis convaincue qu’il faut évoluer, mais certains aspects de notre éducation sont plus difficiles à lâcher que d’autres, simplement parce que, soyons honnête, cela nous plaît. Vous dire que j’ai grandi dans un petit village provençal vous suffira à comprendre de quoi je parle. Ou peut-être pas. Peu importe en fait.

Revenons là-bas. Me voilà seule à ma table, mes amies sorties fumer. Et je griffonne des mots sur mon carnet que je n’aurais jamais pensé écrire, une boule amère dans la gorge, la même qui ne m’a pas quittée depuis près de deux semaines.

Regarder vivre les parisiens. Ces terrasses bondées, ce barman qui pose, triomphant, pour une photo. Ces gens qui rient, ces gens qui boivent. Qui parlent de filles, qui parlent de foot. Qui vivent.

C’est alors que j’écrivais ces phrases qu’un inconnu s’est approché de moi et m’a tendu une rose.

C’est pour vous… C’est vrai ? Ben oui, c’est vrai, elle est drôle celle-là ! Et je suis restée là, comme une conne, je n’en revenais pas.

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Dans un autre contexte, ça m’aurait fait sourire. Ce soir-là, ça m’a fait chavirer. Et, jamais très loin, les larmes, forcément, sont montées. Et ce mec qui faisait le fier derrière son bar ne savait plus quoi faire. Enfin, ça c’est lui qui me l’a dit, parce qu’en vrai je ne l’aurais pas deviné. J’aurais plutôt cru qu’il me prenait pour une folle. Et je n’aurais pas pu le détromper.

Mais merde, me voilà en plein Paris, en train de regarder les gens avec tendresse, d’admirer la ville, d’avoir envie de prendre des inconnus dans mes bras. Au moment où flotte une banderole « je suis Paris » chez les Ultras !

C’est bon, on y est, le monde est fou les gars.

Sérieusement, je n’ai jamais vu autant de lumière chez les autres que pendant ces jours-là. Je me suis surprise à me sentir bien, mon café à la main, à discuter avec cette fille qui m’hébergeait, à parler de sa ville, de tout ça… A sourire aux passants croisés ce matin-là.

Ça semble dérisoire, naïf, sirupeux à souhait, mais cette phrase m’est revenue souvent depuis : On ne voit bien la lumière que dans l’obscurité. C’est tellement vrai. Je crois que cette horreur a fait jaillir le meilleur de chacun. Un changement subtil, mais que l’on peut sentir à chaque regard croisé. J’ai lu dans les yeux des passants une sorte de compréhension mutuelle inattendue et troublante. Ou alors je me trompe, je me réfugie comme je peux dans un monde un peu moins laid, comme je l’ai toujours plus ou moins fait. Tant pis. J’aime à croire que le barman a compris le sens du merci que je lui ai adressé en quittant le restaurant ce soir-là.

Il m’a tout de même réconfortée dans mes certitudes : alors que je lui disais que j’étais en train de me réconcilier avec les parisiens, il m’a avoué qu’il était de Montpellier. Et son copain, qui m’a offert cette fleur, n’était pas d’ici lui non plus. Oh que non ! Merci, les mecs. Pour ça aussi. J’ai encore un semblant de repère auquel m’accrocher.

Cher parisiens, vous m’en voyez navrée, mais je vais continuer à dire un tout petit peu du mal de vous. Parce que, si je le fais, c’est que le monde n’est peut-être pas tout à fait fou.

*Là où les tigres sont chez eux, J-M Blas de Roblès

Toutes les larmes de mon corps


Les larmes font partie de moi, depuis toujours.
J’ai tellement pleuré. De colère, de joie, de tristesse, de fatigue, de rire aussi. J’ai la larme facile comme on dit. Même quand je ris, ça coule tellement fort qu’on ne sait plus trop si je suis contente ou si je souffre. C’est ainsi.

J’ai pleuré enfant, au milieu de deux adultes qui ne mesuraient pas la portée de leurs propos. Plus tard, j’ai pleuré de colère rentrée, de peur, de solitude. Adolescente, j’ai eu mon premier chagrin d’amour, et j’ai pleuré mon meilleur ami. Puis j’ai cessé de pleurer. Suffisamment longtemps pour m’en étonner le jour où les larmes ont recommencé à couler. Puis je suis partie, et les larmes ont débordé. Le jour, la nuit, sans arrêt. Elles ont mis très longtemps à s’arrêter.

Pendant ma grossesse, j’ai souvent pleuré. Des pleurs intempestifs au début, vive les hormones, puis des pleurs de joie, de plus en plus souvent. J’ai versé une larme de bonheur sur chaque petit vêtement, chaque petit jouet, chaque petite chose qui symbolisait cet enfant à naître.

Lorsque ma fille est née, j’ai pleuré les larmes les plus douces de ma vie entière. Un immense bonheur dans chaque goutte. Puis tout a recommencé. Les choses que je pensais avoir résolues sont remontées à la surface, je me suis sentie perdre pied, et j’ai pleuré. Mais j’ai aussi pleuré de joie, souvent, en regardant ce bébé sorti de mon ventre.

Durant sa première année, j’ai énormément pleuré. De joie, évidemment. Mais pas seulement. De fatigue, d’épuisement, d’énervement, d’incompréhension aussi. Pas évidente, cette première année, avec toutes ses valises revenues s’accrocher à moi et cette petite fille mal dans son corps pendant des mois.

Je pleure moins maintenant. Enceinte de deux mois, j’ai parfois les hormones qui me poussent à pleurer, mais rien ne sort pour autant. Et j’ai mal aux yeux. Alors, je suis allée voir un ophtalmo il y a deux jours. Et vous savez ce qu’il m’a dit ? « Vous avez un gros problème de larmes. » Et oui. Je ne fabrique que de l’eau, pas assez épaisse pour me protéger les yeux… J’ai hésité à éclater de rire. Mais peut-être cela n’a-t-il rien de drôle. Je ne fais que de l’eau, trop claire pour me protéger. Ah, ah. Avouons que c’est un tout petit peu marrant quand même.

Voilà, c’est officiel. À 31 ans, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Je n’en ai plus. Est-ce que c’est triste ? En aucun cas. L’eau, c’est l’émotionnel. Je me suis vidée de ce paquet d’émotions que me traîne depuis des années, trop d’années. C’est plutôt une bonne nouvelle si on y réfléchit. L’arrivée de ma fille a précipité les choses, j’ai tout sorti, je me suis lavée. Une bonne fois pour toutes ? Espérons.

Je le dit souvent, je sens que cette année 2015 va marquer un changement. Évidemment, le fait d’accueillir notre deuxième enfant sera un fait marquant en soi. Mais pas seulement. Peut-être, je dis bien peut-être, qu’il va être temps de laisser vraiment le passé derrière, de commencer une nouvelle vie, sans toute cette eau qui brouille la vue qu’on a sur les choses. Je ne sais pas. J’ai ressenti en tout cas qu’il fallait me réjouir de n’avoir plus de larmes. Histoire de ne pas les donner en héritage à mes enfants, pour commencer. Et histoire d’en faire de nouvelles, qui seront là parfois pour me protéger, mais aussi pour accompagner les fous rires et les instants de bonheur. Des larmes bien à moi, pour changer.

Silence

Silence.

J’avais besoin de silence. Qu’on se taise. Qu’on ne me parle plus, qu’on ne crie plus, qu’on me foute la paix. Laissez-moi tranquille !

Ils sont partis, j’ai enfoncé les écouteurs dans mes oreilles et je les ai tous fait taire. Du bon gros son qui les fait disparaître. Je suis sortie, j’ai pris mon pinceau et j’ai oublié le reste avec la matière la plus noble après le papier : la peinture. Pas de la petite peinture à l’eau, de la peinture bien pâteuse, bien épaisse, de celle dont on éprouve la texture avant de l’étaler, de celle qui ne coule presque pas.

J’ai peint le travail de mon ferronnier de mari. Putain, ce que ça fait du bien ! L’instant d’avant je n’étais que larmes et fatigue, qu’angoisse et culpabilité. L’instant d’après je dansais en étalant la peinture sur le métal. Je n’avais plus d’enfant, je n’avais plus de maison à m’occuper, plus de banquier, plus rien autour. Juste moi. L’ancienne moi, celle qui a disparu il y a des mois de ça. Elle est revenue et s’est mise à danser, à ignorer le monde entier, à écrire mille choses dans sa tête.

Oui mais…

Mais quoi ? Ta fille ? Elle est chez sa marraine, t’es pas inquiète, si ?

Non…

Alors ta gueule.

Oui mais…

Ta gueule.

Quoi ? Tu fais chier, la petite, le compte en banque, le ménage… Tu fais chier, je te jure.  Ferme-la et emmerde le monde, un peu.

Allez, emmerde le monde !

Les voitures ralentissaient, sûrement des gens du village. Ne pas les regarder. Je vous emmerde. Je vous emmerde tous.

Voilà, c’est bien, met-toi en colère un peu ! C’est vrai quoi, merde ! Tu es où, là ? T’as vu ta vie, tu es où là-dedans ?

Ta gueule, je suis là.

Ah, voilà !

Les ignorer. Peindre. Danser sur l’échelle. Monter le son. Écrire dans ma tête. Être là. Juste moi. Ne pas me demander pourquoi, ni comment, ni à quoi ça sert. Ne pas me soucier de qui que ce soit d’autre. Juste trois heures.

« T’as fait tout ça ? » s’étonne monsieur. Oui, et je voudrais faire ça tous les jours. Être utile, travailler de mes mains pour laisser ma tête s’ouvrir un peu. Parce qu’elle est toute serrée, tellement à l’étroit depuis quelques mois… Et puis la peinture… c’est une thérapeute puissante, même si on l’étale sur du métal. Elle est douce et généreuse, elle ramène sur terre et te laisse voler en même temps. Presque une mère de substitution. Pas étonnant que je l’ai choisie, enfant.

Il y a quelques heures, je priais pour avoir une journée de larmes. Je voulais me vider de toute cette eau. Mettre la tête sous la couette et pleurer, pleurer tant qu’il y a encore de l’eau à l’intérieur. Et puis j’ai dansé sur une échelle, la musique à fond dans les oreilles, ignorant ceux qui auraient voulu me parler, ignorant tout le reste.

Et tout ce bruit dans ma tête a cessé. Silence.

Je suis là. Je suis là, sous tout ce bordel.

Je suis encore là.

Silence.

 

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Boire seule…

Pour certains, cela peut sembler anodin. Se servir un verre de vin avec son repas, un soir où l’on est seul. Pour moi, c’est un pas en avant, le signe que le sujet n’est plus si tabou, que la cicatrice est à peu près propre.

Boire seule, cela a toujours été la limite. Le point à ne pas franchir. Ceux qui le faisaient ? Des alcooliques notoires. Et dieu sait que je n’aime pas les alcooliques. Il faut les porter, même si on a dix ans et que nos bras sont trop faibles, même si on est au berceau et qu’on n’a que les cris pour protester. C’est tellement lourd, un adulte qui boit… Si lourd et si noir.

Au début de notre vie commune, je comptais les verres de Mister T. S’il buvait plusieurs soirs de suite je m’affolais. Moi-même, je n’ai pas touché une goutte d’alcool pendant des années. Un rejet total, un sujet sensible. Je continue à avoir du mal avec ceux qui boivent chaque jour, et s’énervent si on leur fait remarquer qu’ils ont du mal à s’en passer « Oh, c’est bon, fait pas chier, j’ai bien le droit à un verre après une longue journée, non ? ». Si, si. Et moi j’ai le droit de regarder ailleurs, parce que la suite je la connais déjà, et elle n’est pas jolie à voir.

J’ai appris à apprécier certains vins, très peu à vrai dire, mais à les apprécier vraiment. Rien à voir avec le bourrage de gueule méthodique de l’adolescence, qui sert juste à faire comme les copains et à ne plus rien sentir. Avant de tomber enceinte, j’avais même une consommation régulière, et toujours une bouteille au frais. Il faut dire que dans le coin, on aime faire l’apéro ! Il y a une culture de l’alcool qui me gêne un peu, mais dans le cadre d’une soirée entre amis, sans excès, c’est parfait. Mais boire un verre seule, c’est différent.

boire seuleL’autre soir, j’étais seule à la maison. J’en ai profité pour me faire un petit plateau télé sympa. Et je me suis servi un petit verre. Juste un fond, juste pour l’apprécier. Juste un peu car je n’oublie pas qu’il y a un bébé qui dort à l’étage. Mais cela n’avait rien de bizarre ou de culpabilisant, de triste ou d’inquiétant. En réalité, c’est la seconde fois que je bois un peu de vin seule. La dernière fois, je crois que c’était avant ma grossesse, dans cette maison. Autrement dit, cela ne fait pas si longtemps que j’accepte l’idée que oui, je peux boire un peu sans que cela soit grave. Cela ne fait pas si longtemps que la peur m’a quittée. La peur de plonger si je fais un pas minuscule. La peur que cela soit dans les gènes.

Dans notre ancienne vie, j’étais souvent seule, Mister T. étant souvent en déplacement pendant plusieurs jours. Je me faisais livrer des montagnes de sushis, mais je les accompagnais de coca. Presque un sacrilège, hein ? Mais parfois les traumatismes sont résistants au temps. Alors, l’autre soir, j’ai regardé ce verre, et je me suis sentie libérée. Et fière. Je l’ai savouré, et je me suis dit que ce n’est pas si mal d’être une adulte raisonnable. Qu’il ne faut pas confondre avec les adultes irresponsables. En cessant d’en avoir peur, j’ai tué un monstre de mon enfance. Et si c’était la solution ? Regarder nos démons, et leur dire en face qu’ils ne nous effraient plus. Après tout, ce monstre-là n’est pas le mien, ce problème-là n’est pas le mien, tout ceci ne m’appartient pas. Chacun son histoire, et il faut parfois retourner à l’envoyeur ce qui ne nous concerne pas. Et lâcher ce qui est trop lourd pour nos petits bras.

On est tous des ratés

Je réfléchissais à cette phrase qu’on entend souvent, et qu’on prononce aussi parfois : « je suis un(e) ***  raté(e) ». Au choix, vous pouvez remplacer les *** par poète/peintre/vétérinaire/danseuse de flamenco. Vous voyez, je suis sûre.

Comme si cette affirmation nous définissait dans notre moi profond, hop en quelques mots je te déballe l’acceptation d’un état de fait qui m’aura quand même pris 4 ans de thérapie. Mais qui ne l’a pas entendu/dit/pensé ?

Moi par exemple…

Je suis une artiste ratée. Mais alors là le mot « ratée » prend tout son sens : des années de cours de peinture/arts plastiques avec un constat final accablant, à savoir que je ne sais même pas dessiner un ver de terre. Je passerai sur la sculpture sur pierre, c’est encore douloureux pour moi d’en parler.

Je suis un chirurgien raté. Non je n’ai jamais rien entrepris en ce sens, j’avais 2 de moyenne en bio et physique au lycée et quand j’ai voulu donner mon sang je me suis évanouie AVANT le prélèvement. C’est dire si c’est raté. N’empêche que quand Urgences a débarqué sur nos écrans (voui c’était déjà la télé couleur) je m’y suis bien vue, moi, en train de poser une voie centrale en gueulant « on fait chimie, iono, on passe 2 de morphine et on le monte au scan ». Et je ne vous parle même pas du jour où le docteur Karev a débarqué sur nos écrans… Bref, je vouerai mon existence à la médecine dans ma prochaine vie, c’est promis.

Je suis une sportive ratée. Mais ça en fait je le vis bien.

Je suis une étudiante en lettres ratée. Mais ça aussi, en fait, on s’en remet.

Je suis une séductrice ratée. Mais bon ça s’est plutôt bien terminé quand même, et puis au moins je serai crédible quand j’empêcherai ma fille de 15 ans de partir en week-end avec son prof de philo.

Je suis une fée du logis ratée. Parce que dans l’idéal je ferais mes propres confitures avec les fruits du jardin cultivés avec amour, je serais un cordon bleu et ma maison serait toujours impeccable. Mais dans la réalité… oh, à quoi bon développer ?…

Je suis une psy ratée. Ça par contre je ne l’ai pas encore tout à fait digéré. J’avais repris des études par correspondance, mais je n’ai jamais passé les examens. Pas le temps, pas l’envie, et surtout pas d’accord pour remettre nos projets à dans 6 ans (au bas mot). La pensée scolaire est trop loin derrière, je n’entre plus dedans. Trop tard, comme on dit.

Je suis un globe-trotter raté. Parce que la vie ne m’a pas vraiment laissé l’occasion de voyager, et parce que maintenant j’ai d’autres priorités. Un jour, j’espère… Je n’ai pas totalement renoncé.

Je suis sûre que je pourrais en trouver encore plein, certains plus importants que d’autres, mais je vais terminer avec le meilleur exemple pour illustrer mon propos :

Je suis un agent de voyage raté. De mauvaises circonstances, et surtout de mauvais conseils, m’ont fait choisir le mauvais contrat, la mauvaise personne, et ont fait que je me suis éloignée de ce métier que j’aimais tant. Ce fut inexorable, ce fut lent et subtil, je n’y ai pas pris garde. Mais cela m’a fait partir, quitter ma région, m’installer ailleurs. Avec Lui. Oui, si je n’avais pas raté ça, peut-être serai-je passée à côté de mon homme, pour des tas de raisons. Je serais restée chez ma mère, je me serais enfoncée dans une déprime sans fond, je n’aurais pas eu de place pour sa lumière dans mon monde assombri.

Nous sommes tous plus ou moins des ratés, nous avons tous plus ou moins loupé une occasion, renoncé à un rêve, fait face à nos propres limites. Nous pouvons tous compléter cette fameuse phrase, qui sonne comme l’oraison funèbre de nos désirs profonds ou plus légers. N’en concevons pas d’amertume.

Ce sont ces ratages qui nous ont fait emprunter un chemin différent que celui que l’on imaginait, lequel nous a conduits au point où nous en sommes aujourd’hui. Des êtres imparfaits certes, mais des êtres uniques et riches de leurs expériences, bonnes ou mauvaises. Et si nos ratages n’étaient en fait qu’un aiguillage imprévu ? Il faut croire que sans surprises nous n’évoluerions pas, ou du moins pas autant. Renoncer, accepter, lâcher prise et prendre une nouvelle direction, faire confiance à ce que la vie nous propose. Et si c’était ça la clé du bonheur ?

Source : Pinterest

 

Sélection du jour HellocotonArticlepubliéSobusygirls-rouge

Lux æterna

Il faisait moche, il faisait froid, nous ne sommes pas partis le cœur léger. La route a été mauvaise, un souci mécanique nous a inquiété, et finalement nous a condamnés à rester là-bas jusqu’à ce qu’il soit réparé. Nous étions venus passer deux jours pour trier, nous y sommes restés cinq jours. Elle ne voulait pas nous laisser partir cette maison.

Quand la famille de Mister T. a su que nous y passions le week-end, certains ont décidé de nous rejoindre, pour nous voir, pour mieux me connaître, pour rencontrer notre petit Bouton d’Or surtout. Et, tout à coup, cette grande maison s’est trouvée remplie. Sept enfants, de 6 mois à 7 ans, ça en fait du bruit ! Et là, j’ai vu cette vieille maison sourire, étirer ses murs, entourer de ses bras cette joyeuse troupe. La cuisine a résonné de rires, le salon a résonné de cris, le couloir a résonné de courses effrénées. La vie s’est engouffrée, et finalement elle n’a plus eu l’air si immense que ça cette maison. Elle est pile à la mesure d’une grande famille. Sept enfants, c’est exactement ce qu’elle a accueilli dans ses jeunes années. Aujourd’hui, la descendance est telle que des listes de prénoms sont affichées. Une liste par génération, juste à côté de ces énormes placards remplis de vaisselle, ou les bols Disney côtoient la porcelaine. Sur la liste de la troisième génération, il y a le prénom de ma fille et sa date de naissance. Elle porte le numéro 18. Et moi, étrangère à tout ça, moi qui n’ai jamais vraiment connu la vie de famille, j’ai été frappée de le lire, de voir mon enfant appartenir à un monde qui m’est inconnu. C’est étrange de penser que mon bébé est relié par le sang à des gens que je connais à peine, que leur histoire fait partie de la sienne.

Le week-end s’est achevé, tous sont partis. Nous sommes restés seuls dans cette immense maison vide. Mister T. s’est attelé au tri de l’atelier et du garage, je suis donc restée en tête à tête avec elle, et elle s’est un peu livrée à moi. J’ai passé une longue soirée à regarder des photos, de vieilles photos par centaines, par milliers, sous l’immense portrait de cette aïeule, un tableau digne d’une galerie de château. Elle posait en robe d’apparat, l’air altier et quelque peu languissant des gens de la noblesse, et son regard ne m’a pas quitté. J’ai vu défiler l’histoire d’une famille titrée, de riches demeures, de loisirs rares pour l’époque. J’ai été frappée par des visages, dans lesquels j’ai retrouvé ma fille, j’ai trouvé un fil conducteur, j’ai senti l’ambiance des belles années de la maison. J’ ai découvert un énorme grimoire, constitué de notes destinées au ministère. J’ai parcouru un carnet de mots tendres, qui disaient à quel point les vacances furent belles et douces. J’ai feuilleté des livres d’un autre temps, des traités de vie maritale et des manuels de parfaite ménagère. J’ai eu sous les yeux un mode de vie, un mode de pensées, des valeurs qui sont infiniment loin des miennes, certaines que je réprouve totalement. Et pourtant, difficile de leur en vouloir, difficile de juger un tas de papier poussiéreux et mité. Ils n’étaient qu’un témoignage du passé, qu’un éclairage sur l’histoire d’une lignée, je les ai pris comme tels.

J’ai fureté un peu partout, j’ai parcouru les pièces de cette maison, que j’ai sentie profondément féminine. Seule une pièce dégage une énergie masculine, un bureau qui donne envie de prendre place dans un fauteuil et d’écrire. Oui, cette pièce pousse à créer, je crois. De la fenêtre, j’ai contemplé le paysage, grandiose et écrasant à la fois. Je pouvais deviner une petite femme assise sur le sofa, qui me souriait de ses yeux bleus. Je sentais sa présence dans mon dos. Ce qu’elle m’a dit, je le savais déjà, au fond.

En quelques jours, j’ai fait de cette maison un endroit familier, j’ai ouvert grand les yeux pour pouvoir la raconter un jour à mes enfants. J’ai senti que c’était important. Alors, j’ai reçu un cadeau. Je l’ai vue dans une chambre nichée sous les toits, elle semblait attendre que l’on tende la main vers elle pour l’animer. Une grande maison, une grande et belle maison de poupée. Trop récente pour que les enfants qui ont joué ici y soient attachés. Trop semblable à la véritable maison pour être mise de côté. Cette maison, je le sais, n’attendait que ma fille. Ce n’est donc pas les mains vides que j’ai quitté cet endroit, puisque j’ai emporté son âme. Un modèle réduit de la maison, fait pour un enfant, austère et majestueux. Un résumé parfait, en somme. Son cœur même. Je la peuplerai de poupées, par dizaines. Parce que j’ai senti, assise dans la cuisine déserte, toute la tristesse et la solitude d’une maison faite pour être habitée, je l’ai entendue réclamer du monde et des rires d’enfants, et je crois bien, dans le silence de ses murs, l’avoir entendue pleurer.

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L’arbre et le fruit

Hier j’ai fait un bref plongeon dans mes racines. Rien de tel que le passé pour mettre le présent en valeur.

Ca n’était pas prémédité. L’homme avait rendez-vous avec un brocanteur pour acheter de vieux outils, et nous nous sommes retrouvés en quête de nourriture à 14h, dans un périmètre où je n’avais pas mis les pieds depuis de nombreuses années. Affamés et résignés, nous avons poussé la porte d’un relai routier, le seul truc ouvert un dimanche dans ce coin paumé. Un endroit à la fois charmant et déprimant, vieux fauteuils à fleurs fanées et tables en bois qu’on a envie de caresser. J’adore regarder les gens. Je m’y suis donc employée avec délectation.

J’ai souri en écoutant la vieille dame qui parlait sans discontinuer à son mari qui évidemment n’écoute plus depuis longtemps ; elle faisait un comparatif des effets secondaires de la cortisone par voie orale ou cutanée. Y a pas à dire, 30 ans de mariage ça rend les hommes patients (ou sourds ?). Mais j’ai surtout focalisé mon attention sur un groupe d’hommes au comptoir. L’un d’eux respirait le vieux garçon : certainement plus jeune qu’il n’en avait l’air, une bedaine bien tendue, le regard doux mais voilé d’une mélancolie tenace, il discutait avec ses copains en enchaînnant les verres de jaune.

Et là, sans raison, je me suis souvenue de ce garçon dont j’ai attendu un geste pendant deux très longues années de BTS. Il était du coin, nos pères avaient joué aux billes ensemble, il avait été élevé au rythme des récoltes, de la chasse et de l’apéro. En fait nos arbres généalogiques avaient poussé si près l’un de l’autre qu’il était presque fatal que leurs branches s’entrecroisent à un moment donné. Il avait plein de rêves et de projets aventureux, mais je savais aussi bien que lui qu’il n’en réaliserait aucun. Pas par manque d’intelligence ou autre, non. Simplement parce qu’à 17h30 on range le vaisseau spatial, c’est l’heure du pastis. Et on ne déconne pas avec l’apéro.

J’étais là à regarder vers le bar, et l’espace d’un instant je me suis demandé quelle aurait été ma vie si ce jeune homme s’était décidé, à l’époque. Puis mon regard s’est posé sur mon homme, assis en face de moi. Mon homme si différent de moi, venu d’un arbre d’une variété inconnue dans ma forêt natale, mon homme dont la rencontre fut une surprise totale tellement il est éloigné de ce à quoi j’aurais pu croire être destinée. Mon homme avec qui je partage le fond sans forcément partager la forme. J’ai regardé l’homme que j’aime, et j’ai remercié la vie. Je l’ai remerciée d’avoir soufflé fort sur mon arbre, pour que le fruit que j’étais soit emporté plus loin et déposé là où un autre fruit m’attendait. Je l’ai remerciée de nous avoir fait nous rencontrer, et j’ai prié pour que l’on crée un bel arbre, grand et fort, d’une nouvelle variété.