[Poésie] Ils avaient un Prénom – Marie Kléber

Aujourd’hui, on va parler poésie, et pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit de mon amie Marie, qui a sorti son second recueil il y a peu. Le premier, L’Essence de l’Etre, dont je vous parlais ici, était une introspection et un voyage intérieur tout en finesse, cette fois elle s’attaque à un sujet extérieur et difficile : les attentats de Paris. Enfin, quand je dis qu’elle s’y attaque, je devrais dire que ces événements ont guidé sa plume et lui ont sans doute presque arraché ces lignes.

Ils avaient un Prénom

Ils avaient un Prénom. C’est un livre hommage, un recueil destinés à tous ceux qui ont été touchés par les événements, de Paris ou d’ailleurs, de loin ou de près. Mais toujours avec la lumière de Marie qui éclaire l’ensemble. Elle m’a fait le cadeau de mettre un de mes textes sur la Lumière, justement, en guise de préface. Une fierté de voir mes mots mêlés aux siens, surtout ceux-là.

Ce second recueil est présenté en plusieurs parties, des nuances de couleurs qui donnent le ton.

Rouge sang, ou la vérité crue du sang répandu.

Gris cendre, ou l’après. Pour ceux qui restent, pour ceux qui pleurent, pour ceux qui ont survécu. Mais aussi pour ceux qui assistent, impuissants, à la folie de quelqu’un qu’ils aiment. La Lettre à mon Fils, qui rappellera à chaque mère cette peur d’avoir donné la vie à son enfant dans un monde bien trop fou pour ça.

Coup d’œil à gauche

Hier matin

Je prends ta main

Coup d’œil à droite

Demain matin

Cœur orphelin.

(Mausolée)

Un poème m’a chavirée, Asphalte, sans doute mon préféré même s’il est terrible.

Nuances, ou un petit rappel. Une remise en perspective de ce que vivent des milliers de réfugiés chaque jour, pour qui ce genre d’horreur est le lot quotidien avant la fuite.

Noir animal, ou l’autre côté. Celui de ceux qui n’ont plus de lumière dans leur cœur.

Regarde-moi

M’éteindre lentement

A la faveur de ta démence

Dernier témoin tragique

De ton parcours

De fanatique

(Fanatique)

La dualité des sentiments, les vies brisées de leurs familles, victimes collatérales de ce choix.

Vert opaline, ou l’espoir. Evidemment, Marie est porteuse d’espoir, il est profondément ancré en elle. L’ouverture sur l’autre, l’Amour, elle aurait aussi bien pu lui donner son prénom à cette partie.

Ils avaient un prénom, pour conclure. Et terminer par eux.

J’ai peur d’en dire trop, et pas assez en même temps. Bref, vous l’aurez compris, c’est encore une fois réussi. Subtil, intelligent, doux malgré tout. Du Marie, finalement.

Alors, foncez, d’autant que le produit des ventes est reversé à une association, IMAD pour la Jeunesse et la Paix. Jolie initiative, jolis mots, jolie Lumière… Comme quoi, il y a toujours une lueur dans l’obscurité.

Retrouvez le recueil Ils avaient un Prénom sur le site Thebookedition. Et, si vous avez envie de le découvrir, je vous conseille d’aller faire un tour sur le compte Instagram Les Carnets de Laurie, une surprise est prévue !

Aux Portes de L’Eternité – Ken Follett

Quatrième de couverture : 1961. Les Allemands de l’Est ferment l’accès à Berlin-Ouest. La tension entre États-Unis et Union soviétique s’exacerbe. Le monde se scinde en deux blocs. Confrontées à toutes les tragédies de la fin du xxe siècle, plusieurs familles – polonaise, russe, allemande, américaine et anglaise – sont emportées dans le tumulte de ces immenses troubles sociaux, politiques et économiques. Chacun de leurs membres devra se battre et participera, à sa manière, à la formidable révolution en marche.

C’était avec impatience que j’attendais ce troisième opus, après avoir dévoré La Chute des Géants et L’Hiver du Monde, que j’ai d’ailleurs relus pour l’occasion. Quand j’ai vu l’épaisseur du pavé, j’ai été transportée : les livres de Ken Follett, même longs, finissent toujours trop tôt. L’attente valait-elle la peine ?

Le contexte de ce troisième volet de la trilogie du Siècle est la guerre froide, ce que laissait entendre la fin du second roman. Mais c’est aussi l’avancée des droits civiques aux Etats-Unis, qui démarre à une époque où les noirs sont considérés comme dénués de droits fondamentaux. C’est une vaste fresque qui s’étend des années 60 à l’aube des années 90. C’est d’ailleurs assez étrange, après avoir suivi le destin de ses familles de toutes nationalités depuis le début du siècle, de se rendre compte qu’on aborde une période que nous avons connue, même enfant. Il m’a fallu un effort pour imaginer les personnages dans des vêtements modernes !

Bon, j’avoue que cette fois j’ai été moins embarquée… En fait je crois que je ne me suis attachée à aucun personnages. Aucun d’entre eux ne m’a saisie, pourtant ils sont plus dans la nuance, à mi-chemin entre leurs bons et leurs mauvais côtés, ce qui devrait les rendre plus identifiables… Mais non, en ce qui me concerne, la sauce n’a pas pris. Dans les deux premiers volets, je les ai suivis avec passion, les situant parfaitement dans la chronologie, là je me disais « ah, tiens, il a déjà cet âge-là… ». Surtout, après avoir suivi des familles totalement différentes et représentatives d’une époque, on se retrouve avec une génération de sénateurs, conseillers du président, star de cinéma, star de la pop mondialement connue… Pas exactement le quotidien des citoyens lambda, donc. Il m’a manqué des protagonistes ordinaires, je ne sais pas.

Par contre, d’un point de vue historique, j’ai trouvé que c’était le meilleur des trois. J’ai appris beaucoup, énormément, et surtout j’ai plongé totalement dans les considérations sociales et politiques de cette Guerre Froide que, finalement, je ne connaissais que trop peu. J’ai réellement frémi à la lecture de la crise de Cuba, j’ai été choquée par les assassinats des frères Kennedy, j’ai trépigné devant la lenteur de la réforme des droits civiques, j’ai ouvert des yeux ronds devant la politique du bloc soviétique, et compris toute la portée du Mur de Berlin. Oui, je me souviens l’avoir vu tomber. J’en ai même touché un morceau devant un musée de Greenwich. Mais je n’avais pas conscience de la portée historique et humaine de ce morceau de béton couvert de graffitis.

Lorsque l’on a lu Black Boy ou La Couleur des Sentiments, on connaît la situation difficile des noirs américains. Mais j’avais l’impression que tout cela était loin. En fait, pas tant que ça. La stabilité mondiale non plus n’est pas si vieille. A l’heure du coup de tonnerre de Brexit, je ne peux que m’interroger sur les conséquences diplomatiques que nous ne mesurons pas encore. Mais je m’égare ! Bref, cette lecture c’est pas mal de prises de conscience pour moi.

Oui, de ce point de vue-là, j’ai réellement adoré ce roman. Moi qui n’ai jamais aimé l’histoire, qui n’y a jamais rien compris de toute manière, j’apprécie tellement ce genre de lecture. Je crois que Ken Follett est définitivement le roi du roman historique, et ces 1200 pages sont une fois de plus un travail d’orfèvre. On tremble moins pour les protagonistes, mais après tout on tremble tout court, alors…

C’est d’ailleurs avec une énorme émotion que j’ai refermé ce livre tard dans la nuit. Une fin forcément marquée par la chute du Mur, dont on saisit toute la portée. Et un épilogue… Les larmes sont montées lorsque j’ai compris ce que je m’apprêtais à lire, et j’ai pleuré avec le personnage. J’ai rarement été autant émue par un final.

Bref, à lire, absolument.

89 mois, le premier roman de Caroline Michel

Le mois dernier j’ai eu la chance de recevoir en avant-première le premier roman de Caroline Michel, 89 mois, qui sort cette semaine, le 4 mai. Je connaissais un peu son blog, sur lequel je suis tombée à plusieurs reprises, mais je n’étais pas une lectrice assidue. Aussi, c’est sans a priori que j’ai commencé ma lecture. Aujourd’hui je vous en parle !

89 moisQuatrième de couverture : « J’ai trente-trois ans, ça y est. A quarante ans et des poussières, mon corps sera hors-jeu. Il me reste donc sept grosses années pour faire un enfant, soit quatre-vingt-neuf mois. Un chiffre minuscule. A peine deux mille sept cents jours. Que peut-on faire en deux mille sept cents jours ? Rien. J’en ai déjà mis cinq à construire trois meubles Ikea. »

Jeanne, célibataire, contrôleuse de train sur la ligne Paris-Auxerre, n’a qu’une obsession : devenir maman avant que le temps la rattrape. Elle a fait une croix sur le couple, il lui faut simplement un géniteur. Sa décision ne fait pas l’unanimité auprès de ses amis, et, même si parfois elle doute, elle est déterminée à surveiller son cycle, à provoquer les rencontres, à boire des potions magiques et à lever les jambes après chaque rapport, sait-on jamais.

Ma lecture : Je dois dire que j’ai été cueillie assez vite. Par le style d’abord, à la fois simple et profond. Dire beaucoup en peu de mots n’est pas un exercice que tout le monde maîtrise. De la profondeur donc, mais aussi de l’humour. Il est rare qu’un livre me fasse vraiment sourire, là j’ai trouvé certains passages franchement drôles. Parce que l’héroïne est comme n’importe quelle fille de trente ans, elle est parfois un brin vulgaire et c’est délectable. Mais, surtout, entre deux sourires, j’ai été touchée. Ce roman m’a fait rire, et il m’a surtout émue.

L’histoire, forcément, m’a touchée. Elle a fait résonner fort en moi des émotions passées. Ce désir d’enfant inconditionnel, ce renoncement à attendre le père parfait, je le connais. Il y a des années, séparée de celui est devenu depuis mon mari, je me suis laissé un temps bien défini avant d’entamer le parcours de Jeanne, qui m’aurait sans doute conduite en Belgique ou en Espagne. Avec toutes les questions et les réactions des gens autour que cela implique.

Ces questions, Caroline Michel les soulève très justement, et livre plusieurs portraits de personnages, chacun avec sa vision de la parentalité, sans jamais tomber dans le jugement. Il y a bien cette amie un peu agaçante, mais on finit par l’adopter, et la plaindre un peu. Au travers de leurs regards, c’est toutes les façons de désirer ou non un enfant qui sont soulevées. C’est aussi un contraste réaliste entre celle qui imagine et caresse l’idée d’un bébé, la tête emplie de jolies petites images, et celle qui vit la réalité de l’enfant, pas si rose que cela.

Revenons à Jeanne. Terriblement attachante lorsqu’elle parle à sa future fille, celle qu’elle attend furieusement. Ce désir d’enfant, beaucoup de femmes l’ont connu et partagé. C’est une vraie question de société qu’elle nous pose là. Qui ne connaît pas au moins une trentenaire qui tient de genre de discours, qui se laisse une date butoir au-delà de laquelle elle envisage de se lancer seule dans l’aventure de la maternité, juste parce qu’elle ne conçoit pas sa vie sans enfant ? Forcément, on se heurte encore à des réactions hostiles, certains ne le comprennent pas, mais c’est un fait : aujourd’hui les femmes font de plus en plus ce choix. Sous sa légèreté, ce livre invite à une réflexion sur tout cela.

Certaines le refermeront en souriant, d’autres en faisant le point sur leur désir d’enfant, d’autres auront des souvenirs qui remonteront à la surface, mais je crois qu’il ne laissera pas beaucoup d’indifférentes. Rien n’est lourd, alambiqué, on n’est pas dans une introspection ennuyeuse, juste dans la vie de cette jeune femme à laquelle on peut s’identifier, et c’est justement ça qui est efficace. Un roman simple et léger qui remue un petit quelque chose, l’air de rien.

Alors, à lire ? Oui, vous l’aurez compris. Trois fois oui. C’est un joli premier roman, une jolie plume et un joli sujet. Et je souhaite à Caroline Michel que ce soit le premier d’une longue série, en tout cas j’ai envie d’en lire encore !

Ils s’exclament « Trente-trois ans, l’âge du Christ! » Je pense « celui d’avoir un enfant. » Je souffle mes bougies. Dans mon vœu, ça sent le lait, le talc, et une souris verte court dans l’herbe.

Comme je ne voudrais pas que tu penses que ta mère est une traînée, sache que les petites filles naissent dans les roses et que je ne ferai rien d’autre qu’aller te chercher chez Interflora.

Léo s’enthousiasme de tout. J’ai appris que le mot « enthousiasme » venait du grec ancien « avoir un dieu en soi ». Quand j’ai dit ça à Alice qui trouve Éléonore trop excitée et irresponsable, elle m’avait répondu que cette dernière devait avoir dix apôtres dans le cul.

C’est beau, un jeune papa. C’est peut-être ce qui me manquera, un papa qui pleure. De grandes mains à mes côtés. De grandes mains qui saisissent le volant aux premières contractions pour filer à la maternité. De grandes mains qui tremblent (…). De grandes mains qui caressent de fins cheveux dorés devant un gâteau d’anniversaire.

J’aimerais que mon corps fonde, que tous les corps fondent, que porter la vie ne soit qu’un gros malentendu, que la grossesse n’existe pas, que les ventres n’aient aucun défi, rien à porter, j’aimerais que les enfants s’achètent ou se commandent, se dessinent ou se cultivent. Dans les choux, les roses, au fond d’un immense jardin. J’aimerais que les cigognes existent et que les naissances ne dépendent plus jamais d’aucun utérus; et si possible, qu’elles ne dépendent plus jamais d’aucun papa.

 

Là où les tigres sont chez eux – J-M Blas de Roblès

Là où les tigres sont chez eux - romanQuatrième de couverture : Lorsque le correspondant de presse Eléazard von Wogau reçoit la biographie inédite d’Athanase Kircher, célèbre savant jésuite de l’époque baroque, il se lance sur ses traces, entraînant avec lui maints personnages aussi surprenants qu’extravagants. Véritable épopée, grand roman d’aventures, fresque étrange et flamboyante, où de minuscules intrigues se répondent et tissent une histoire du Brésil à l’aube du XXIe siècle.

Eléazard m’a donné envie d’avoir mes propres carnets. C’est par cette phrase que j’ai inauguré un carnet, il y a quelques années, après avoir lu ce roman pour la première fois. Aujourd’hui, alors que je le referme, l’envie est la même, et le nom de ce blog n’est pas tout à fait étranger à ce livre. Ni même mon envie de le relire justement maintenant.

Oui, Eléazard m’a donné envie d’avoir mes propres carnets. Et je peine à rassembler mes idées pour parler plus avant de ce roman. J’imagine que cette affirmation à elle seule donne une bonne idée de l’effet qu’il me procure. Mais je vais tout de même essayer d’en parler un peu plus en détails.

Eléazard, donc, travaille sur une biographie d’Athanase Kircher, jésuite au génie incomparable pour… se tromper. Chaque chapitre s’ouvre sur une partie de cette biographie, écrite par un compagnon jésuite. S’ensuit la vie des personnages contemporains : Eléazard, sa future ex-femme, leur fille, la mystérieuse italienne, un gouverneur véreux et un mendiant handicapé. Des vies qui s’effleurent parfois, sans jamais vraiment se croiser, ou si peu. Et, disséminés au fil des pages, les savoureux extraits des carnets d’Eléazard. Pas toujours abordables, pour être honnête, mais délicieux.

Ce n’est pas une histoire haletante, pleine de rebondissements, ce sont des morceaux de leur destin, à mi-chemin entre l’ordinaire et l’extraordinaire. Des personnes qui, pour la plupart, se cherchent ou tentent de se reconstruire. Avec, en toile de fond, un Brésil moderne et sauvage, où les traditions se heurtent au présent. Et avec ce personnage totalement hors contexte de Kircher, qui agace mais dont le ridicule fini par arracher un sourire. Il me semble que des subtilités m’échappent, néanmoins je crois qu’il est un repère désuet et hors du temps pour un homme qui est résolument d’un autre siècle, son souffre-douleur aussi d’ailleurs.

Eléazard sent le siècle passé, son langage fleuri et sa vie nonchalante en font presque une anachronie. Sa fille, Moéma, cultive un idéal de retour aux origines tribales et à la pureté de la vie des indiens de la forêt, sans se rendre compte que ce qu’elle cherche véritablement c’est se retrouver elle-même, sans les artifices dans lesquels elle se noie. C’est sans doute aussi pour cela que Loredana a fait le voyage depuis son Italie natale. Le Brésil, brut et majesteux, mystérieux et plein de dangers, accueille ses gens à la dérive et leur promettant le retour à l’essentiel. Mais cela fait longtemps qu’il lutte lui aussi pour conserver tout ça.

Pour autant, ne vous attendez pas à de grandes descriptions du pays ou de ses tribus indiennes, comme dans Rouge Brésil. Il est un décor qui emballe l’imaginaire et les idéaux des personnages. Sous bien des aspects, ce livre m’a fait penser à des lectures qui ont l’Inde pour cadre, telles que l’Equilibre du Monde de Rohinton Mistry : des vies imprégnées du lieu plutôt qu’un lieu imprégné de vie. Le livre débute d’ailleurs par une citation de Goethe : « Ce n’est pas impunément qu’on erre sous les palmiers, et les idées changent nécessairement dans un pays où les éléphants et les tigres sont chez eux ».

Les pépites, j’en ai relevé tellement qu’il m’est difficile de faire une sélection, mais en voici quelques-unes :

guillemet … la pensée d’importuner encore Soledade le fit hésiter. Après tout, Soledade, en portugais, ça voulait dire « solitude ». « Je vis seul avec Solitude… » prononça-t-il en lui-même. Il y a de ces pléonasmes qui portent en eux comme un surcroît de vérité.  guillemetfin.fw

guillemet Même s’il ne l’éprouvait pas comme telle, son apparente résignation le chagrinait. Mais le moyen de révoquer la sensation d’être lucide quand, par malheur, elle nous enjôle ! Les hommes, estimait-il, sont médiocres de nature ; l’infortuné qui a un jour ressenti pareille évidence ne peut rien ensuite contre la masse innombrable de ceux qui la nourrissent. guillemetfin.fw

guillemet Il pensa : « Je porte le deuil de mon amour, de ma jeunesse, d’un monde inadéquat. Je porte le deuil pour le deuil lui-même, pour son clair-obscur et la tiédeur apaisante de ses lamentations… » Mais il dit : « Je porte le deuil de ce qui n’a pas réussi à naître, de ce que nous nous acharnons à détruire, pour d’obscures raisons, chaque fois que le germe s’en manifeste. Comment dire… Je ne parviens pas à comprendre pourquoi nous ressentons toujours la beauté comme une menace, le bonheur comme un avilissement… » guillemetfin.fw

guillemet Elle vivait pour la volupté de se taire. guillemetfin.fw

guillemet « Nous avons des trains à grande vitesse, des Airbus et des fusées, Joao, des ordinateurs qui calculent plus rapidement que nos cerveaux et contiennent des encyclopédies complètes. Nous avons un grandiose passé littéraire et artistique, les plus grands parfumeurs, des stylistes géniaux qui fabriquent de magnifiques déshabillés dont trois de tes vies ne suffiraient pas à payer l’ourlet. Nous avons des centrales nucléaires dont les déchets resteront mortels pendant dix mille ans, peut-être plus, on ne sait pas vraiment… Tu imagines ça, Joao, dix mille ans ! (…) Nous avons aussi des bombes formidables, de vraies petites merveilles capables d’éradiquer pour toujours tes manguiers, tes caïmans, tes jaguars et tes perroquets de la surface de Brésil. Capables d’en finir avec ta race, Joao, avec celle de tous les hommes ! Mais, grâce à Dieu, nous avons une très haute opinion de nous-même. »

Roetgen comprit qu’il ne parviendrait jamais à lui décrire une réalité ne valant plus, (…), que par son insolence. Sommé de légitimer la civilisation occidentale, et de se justifier par elle, il échouait à isoler une seule curiosité susceptible d’intéresser cet homme. Un homme pour lequel les richesses naturelles de la terre, son ensoleillement, l’influence de la Lune sur tel animal ou telle plante avaient encore valeur et signification ; un être intelligent, sensible, mais vivant dans un monde où la culture devait s’entendre au sens propre, comme un humus, comme un fonds. guillemetfin.fw

guillemet L’inconscient n’est qu’une des stratégies possibles de la mauvaise foi. guillemetfin.fw

guillemet Entre vérité et mensonge, se sont souvent nos lèvres qui décident. Roetgen ne savait pas encore s’il trichait pour se faire plaindre et se donner le beau rôle dans l’histoire, ou si cette réponse incontrôlée tenait du dévoilement. Il y discernait trop d’exaltation, de celle qui nous incite, lorsque nous sommes en situation d’aveu, à choisir résolument le pathétique plutôt qu’une souffrance banale et dénuée de gloire. guillemetfin.fw

guillemet J’ai tout manqué, faute de participer au monde… guillemetfin.fw

Le Soleil des Scorta – Laurent Gaudé

51y0AuqXp3LQuatrième de couverture : La lignée des Scorta est née d’un viol et du péché. Maudite, méprisée, cette famille est guettée par la folie et la pauvreté. A Montepuccio, dans le sud de l’Italie, seul l’éclat de l’argent peut éclipser l’indignité d’une telle naissance. C’est en accédant à l’aisance matérielle que les Scorta pensent éloigner d’eux l’opprobre. Mais si le jugement des hommes finit par ne plus les atteindre, le destin, lui, peut encore les rattraper. Le temps, cette course interminable du soleil brûlant les terres de Montepuccio, balayera ces existences de labeur et de folie.

(Comme souvent, je ne suis pas tellement d’accord avec cette quatrième de couverture, mais bon !)

J’ai relu Le Soleil des Scorta pour sortir d’une longue période sans livre, parce que j’avais besoin de quelque chose de simple mais qui me transporte tout de même assez pour me redonner un rythme de lecture. C’est une de mes valeurs sûres.

Difficile de parler de ce roman. Les Scorta, c’est une lignée née du crime et d’un énorme malentendu. C’est une famille qui l’on suit sur plusieurs générations, d’un point de vue extérieur mais aussi au travers de la confession de Carmela, qui sent la fin proche. Ce n’est pas une histoire pleine de rebondissements, de surprises, d’action. C’est plutôt un roman de sensations, de couleurs, de sentiments.

Il y a ces enfants maudits par leur origine, dont l’orgueil et la soif cachent une vie d’expiation. Pour quoi sont fait les Scorta ? Pour la sueur. Ils portent le poids des fautes de leurs parents, et s’éteignent sans sourciller, comme persuadés de n’avoir mérité que cela.

Il y a cette vie de petit village, comme on en trouve seulement dans le sud, où l’on protège même ceux que l’on déteste, juste parce qu’ils sont d’ici. Il n’y a pas d’opprobre comme le suggère la présentation, mais un subtil mélange de haine et de sentiment presque fraternel que ceux qui l’ont connu reconnaitrons bien.

Il y a cette générosité et cet appétit de vivre, cette nonchalance et ce goût de la transgression qu’on développe sous le soleil.

Il y a ce soleil, évidemment. Presque le personnage principal, tant sa présence est palpable à chaque page. Ce soleil dur et cruel, qui aveugle et qui brûle tout. Ce soleil qui réchauffe le sang et tape un peu trop sur la tête parfois. Ce soleil qui offre les plus belles tablées et éclaire les souvenirs d’une teinte inégalable…

Il y a tellement plus que cela. Laurent Gaudé évoque beaucoup avec peu de mots, et m’a touchée en plein cœur.

Oui, finalement, c’est un goût d’enfance que j’ai trouvé dans ce livre. Même si ma Provence est bien plus au nord, même si mon soleil était bien moins mauvais, même si le curé était beaucoup plus discret. Ce n’est que comme ça que je m’explique le bonheur que j’ai à me plonger dans l’atmosphère de Montepuccio et à parcourir le destin de ses enfants. Il y a une réminiscence de Pagnol, quelque part, sans doute. Et des passages qui m’ont fait pleurer.

Alors, à lire ? Oui, trois fois oui, évidemment !

« On mange dans le Sud avec une sorte de frénésie et d’avidité goinfre. Comme si c’était la dernière fois qu’on mangeait. (…) Et tant pis si on s’en rend malade. Il faut manger avec joie et exagération.

(…) On ne mangeait plus pour le ventre mais pour le palais. Mais malgré toute l’envie qu’on en avait, on ne parvint pas à venir à bout des calamars frits. Et cela plongea Raffaele dans un sentiment d’aise vertigineux. Il faut qu’il reste des mets en table, sinon, c’est que les invités n’ont pas eu assez. »

« Il fait trop beau. Depuis un mois, le soleil tape. Il était impossible que tu partes. Lorsque le soleil règne dans le ciel, à faire claquer les pierres, il n’y a rien à faire. Nous l’aimons trop, cette terre. Elle n’offre rien, elle est plus pauvre que nous, mais lorsque le soleil la chauffe, aucun d’entre nous ne peut la quitter. Nous sommes nés du soleil, Elia. Sa chaleur, nous l’avons en nous. (…) Il est là, dans les fruits que nous mangeons. Les pêches. Les olives. Les oranges. C’est son parfum. (…) Nous sommes les mangeurs de soleil. Je savais que tu ne partirais pas. S’il avait plu ces derniers jours, peut-être, oui. Mais là, c’était impossible. »

« Mon frère, tu t’es marié aujourd’hui. Je te regarde, là, dans ton costume. Tu te penches sur le cou de ta femme pour lui murmurer quelque chose. Je te regarde lever ton verre à la santé des invités et je te trouve beau. Je voudrais demander à la vie de vous laisser tels que vous êtes, là, intacts, jeunes, pleins de désirs et de forces. Que vous traversiez les ans sans bouger. Que la vie n’ait pour vous aucune des grimaces qu’elle connaît. Je vous regarde aujourd’hui. Je vous contemple avec soif. Et lorsque les temps se feront durs, lorsque je pleurerai sur mon sort, lorsque j’insulterai la vie qui est une chienne, je me souviendrai de ces instants, de vos visages illuminés par la joie et je me dirai : N’insulte pas la vie, ne maudis pas le sort, souviens-toi d’Elia et de Maria qui furent heureux, un jour au moins, dans leur vie, et ce jour-là tu étais à leurs côtés. »

Et je garderai aussi cette phrase qui ouvre le roman, prise à Cesare Pavese :

« Le silence, c’est là notre force. Un de nos ancêtres a dû être bien seul (…) pour enseigner aux siens un silence si grand. »

Ces Instants-là – Herbjorg Wassmo

Quatrième de couverture :

Elle grandit dans le nord de la Norvège, entre une mère insaisissable mais présente, une petite sœur qu’elle protège, un père qu’elle méprise avant de le haïr. Elle n’est pas coupable du mal qu’il lui fait. Puis elle aime le rock, la danse, les mains de l’apprenti électricien. Elle surnage face à la honte, part à la ville étudier. Son père est loin, c’est bien, mais son jeune fils aussi est loin. Elle lit, et brave son silence dans l’écriture. Elle se marie, publie, devient écrivain. Se bat pour sa liberté et son droit à vivre comme elle le souhaite. Avec pudeur et sans fard, Herbjorg Wassmo raconte ce qui fait une vie, en la présence majestueuse du Grand Nord.

J’ai reçu ce livre dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraire de Priceminister, et, au moment de rédiger ma critique, je suis bien embêtée. Parce que, si je veux être honnête, je ne vais pas être très sympa.

J’ai pourtant été cueillie tout de suite. Un style très particulier, très subtil, des passages subliminaux et sublimes, les premiers chapitres m’ont enchantée. J’aime cette espèce de flou artistique, qui montre un peu sans rien expliquer du tout, ces passages sous silences que l’on devine lourds de sens, cette façon de montrer un personnage sans en faire l’analyse, nous laissant tout imaginer, comprendre un peu et parfois nous y retrouver.

En rentrant chez elle, elle sent une gigantesque bulle gonfler dans sa poitrine. Elle essaie de respirer en surface pour l’empêcher d’éclater. La bulle arrive dans sa gorge et n’a pas bon goût. À travers son gilet en laine, l’automne la veut.

Les autres sont ceux qui rient. Murmurent. Se tiennent groupés. Ceux qui savent tout ce qu’elle ignore. (…) Ils sont contents ou en colère, mais jamais vides.

Mais voilà, tout un roman écrit de la sorte, ça devient vite ennuyeux. On plisse les yeux, le flou persiste. Aucun prénom, aucune description, rien à quoi se rattacher, rien qui donne la consistance nécessaire pour s’identifier un peu, pour s’attacher ou pour détester. On regarde défiler la vie de cette femme, de son adolescence à l’âge adulte, ou plutôt on en découvre des instants, et rien ne se passe. Parfois, une phrase illumine un peu l’ensemble, c’est vrai qu’il y a plusieurs jolies pépites dans ce livre, mais ce n’est pas suffisant.

J’ai essayé pourtant, parce que ces pépites justement méritent qu’on fasse un effort pour saisir le reste, mais il me faut admettre que j’ai bien failli ne pas arriver au bout. J’avais hâte que cela se termine, d’ailleurs que quoi se termine ? Alors, oui, la fin… On pourrait dire que nous avons assisté à un cheminement long vers l’acceptation et l’amour de soi. Ou on pourrait refermer ce livre en se disant « tout ça pour ça ? »… Pour ma part, j’ai ressenti du soulagement, et j’ai sauté sur un autre roman, qui, lui, m’a tenue éveillée une partie de la nuit.

Un tag, dix livres

Source Pinterest

Il y a quelques temps déjà, la douce Marie m’a taguée. Généralement, je ne fais plus de tags, par manque de temps. Mais celui-là est spécial : il s’agit de parler de 10 livres qui nous ont marqué. Forcément, je ne peux que me lancer ! D’autant qu’en ce moment, vous l’aurez remarqué, je suis plutôt motivée pour parler lectures.
Difficile de dresser un véritable top dix, alors je ne vais pas trop réfléchir et vous donner les dix premiers qui me viennent, sachant que j’en oublierai forcément au passage.

.

L’Ombre du Vent – Carlos Ruiz Zafón
Je l’ai lu avant qu’il connaisse un gros succès (j’évite généralement les livres surexposés), et il est passé direct sur ma première étagère. C’est le premier livre qui m’a fait peur quand je l’ai lu (une scène en particulier), et c’est surtout une des histoires qui m’a le plus captivée. Je suis bien incapable d’expliquer pourquoi, je crois qu’on appelle ça l’amour, en fait.

Les Piliers de la Terre et Un Monde sans Fin – Ken Follett
Juste des chefs d’œuvre. En réalité je dirai que le second volet (si on peut l’appeler ainsi, ce n’est pas la suite en fait) est pour moi un peu le livre parfait. Archi documenté, dense, prenant, de nombreux personnages qui se croisent de manière inattendue, de véritables surprises, rien que l’on voit venir, bref : le graal des écrivains.

Les Thanatonautes et L’Empire des Anges – Bernard Werber
Mes premières amours. Même si je ne le lis plus à présent, BW restera particulier pour moi, d’autant que j’ai eu la chance d’échanger avec lui, à l’époque. Aujourd’hui encore, ces deux livres ont une belle signification, et contiennent quelques leçons bonnes à prendre.

La trilogie Le Goût du Bonheur – Marie Laberge
En deux phrases, impossible à résumer. C’est l’histoire de femmes qui se battent contre une société qui les enferme, ce sont des histoires d’amour, des histoires de larmes, c’est la lutte pour avoir droit au bonheur. Je pourrais vous dire que le second prénom de ma fille est celui d’un des personnages, et tout sera dit.

Les Yeux Jaunes des Crocodiles, et suites – Katherine Pancol
J’ai lu le premier au cours d’une période charnière, et j’ai plongé dedans puisque Joséphine, à bien des égards, c’est moi. J’aime sa manière d’écrire, de jouer avec les mots ; elle cueille une grappe de rayons de soleil pour s’en mettre dans les cheveux, elle danse sur le faîte du toit, elle fait valser ses personnages.

La trilogie du Faucon du Siam – Axel Aylwen
Là, on est à la fois dans le roman historique et le livre de voyage. Si je visite un jour la Thaïlande, ce sera avec un regard différent grâce à cette fresque. Fabuleux.

La Promesse de l’Ange – Frédéric Lenoir
Encore dans de l’historique, mais ici le passé se mêle au présent, et c’est écrit par un spécialiste reconnu des religions. En toile de fond un mont St Michel énigmatique, la vie monastique d’antan et le travail des archéologues d’aujourd’hui. Et, surtout, une phrase qui résonne fort en moi : « Il faut fouiller la terre pour accéder au ciel, être le terreau de soi-même, habiter les ténèbres de ses blessures pour trouver la lumière. »

La Guerre et la Paix – Léon Tolstoï
J’ai un faible pour la littérature russe, pour le peu que j’en ai lu. Histoire, saga familiale, densité, ce célèbre pavé a tout pour me plaire. Il faudrait que je me décide à lire autre chose de Tolstoï d’ailleurs. J’avais été surprise par la simplicité de lecture, alors que j’avais toujours cru que ce serait plutôt indigeste. Impossible de le lâcher avant la fin, même si certaines scènes de bataille m’ont semblé un peu longues. Bref, un classique, mais indétrônable.

Rouge Brésil – Jean-Christophe Rufin
Mon tout premier roman historique, qui avait valu le Goncourt à son auteur. J’aime tous ses romans en fait, mais c’est grâce à celui-ci que je l’ai découvert. L’histoire de deux enfants embarqués vers le nouveau monde, d’une petite colonie française installée pour un temps dans la baie de Rio, de la soif de pouvoir et d’évangélisation.

Le Moine Rebelle – Tenzin Kunchap
Un témoignage de l’enfer vécu par les tibétains, toujours d’actualité. Un sujet qui me touche énormément, qui me révolte à chaque fois. Un livre dur, mais nécessaire pour comprendre. L’occasion aussi de découvrir un peuple aux traditions riches et emplies de sagesse, et un pays grandiose.

Je ne tague personne, mais si vous voulez jouer le jeu je veux bien le lien en commentaire 😉

Merci Marie, je crois qu’on peut dire que tu m’as redonné le goût d’écrire!

La Chute des Géants et L’Hiver du Monde – Ken Follett

Quatrième de couverture : A la veille de la guerre de 1914-1918, les grandes puissances vivent leurs derniers moments d’insouciance. Bientôt la violence va déferler sur le monde. De l’Europe aux États-Unis, du fond des mines du pays de Galles aux antichambres du pouvoir soviétique, en passant par les tranchées de la Somme, cinq familles vont se croiser, s’unir, se déchirer. Passions contrariées, jeux politiques et trahisons… Cette fresque magistrale explore toute la gamme des sentiments à travers le destin de personnages exceptionnels… Billy et Ethel Williams, Lady Maud Fitzherbert, Walter von Ulrich, Gus Dewar, Grigori et Lev Pechkov vont braver les obstacles et les peurs pour s’aimer, pour survivre, pour tenter de changer le cours du monde. Entre saga historique et roman d’espionnage, intrigues amoureuses et lutte des classes, ce premier volet du Siècle, qui embrasse dix ans d’histoire, raconte une vertigineuse épopée où l’aventure et le suspense rencontrent le souffle de l’Histoire…

 

Quatrième de couverture : 1933, Hitler s’apprête à prendre le pouvoir. L’Allemagne entame les heures les plus sombres de son histoire et va entraîner le monde entier dans la barbarie et la destruction. Les cinq familles dont nous avons fait la connaissance dans La Chute des géants vont être emportées par le tourbillon de la Seconde Guerre mondiale. Amours contrariées, douloureux secrets, tragédies, coups du sort… Des salons du Yacht-Club de Buffalo à Pearl Harbor bombardé, des sentiers des Pyrénées espagnoles à Londres sous le Blitz, de Moscou en pleine évacuation à Berlin en ruines, Boy Fitzherbert, Carla von Ulrich, Lloyd Williams, Daisy Pechkov, Gus Dewar et les autres tenteront de faire face au milieu du chaos. Entre épopée historique et roman d’espionnage, histoire d’amour et thriller politique, ce deuxième volet de la magistrale trilogie du Siècle brosse une fresque inoubliable.

 

J’ai terminé récemment le second volet de la trilogie Le Siècle du grand Ken Follett, après avoir relu le premier tome pour me remettre dans le bain, je vais donc essayer de vous faire un petit résumé de ces lectures… Ken Follett, on ne le présente plus. Ou si : c’est à lui que l’on doit Les Piliers de la Terre et Un Monde sans Fin, dont je vous parlerai certainement un jour, mais que beaucoup connaissent.

Autant, n’aimant pas les romans d’espionnage, je n’ai pas essayé de lire tous ses livres, autant lorsque j’ai entendu parler d’un nouveau roman historique je me suis précipitée. Je crois que je n’aime rien autant que les romans historiques, moi qui suis une quiche internationale en histoire. Justement, peut-être, j’ai l’impression de combler mes lacunes, et cela me passionne. Encore faut-il que ce soit bien écrit.

Bref, cette fois Ken Follett se lance dans l’histoire des deux grandes guerres, au travers du destin de nombreuses familles. À l’instar des Piliers de la Terre, il met en effet en scène un grand nombre de personnages, dont les vies s’entrecroisent subtilement, et en soi c’est déjà du grand art. Dans le premier tome, la première guerre mondiale, ses prémices et ses conséquences humaines et politiques. Dans le second, la montée du nazisme et la suite que l’on ne connaît que trop bien. Des sujets vus et revus ? Loin de là. Je n’avais pour ma part aucune idée de la manière dont Hitler avait pris le pouvoir. Ni de ce que l’Allemagne avait subi durant la guerre. Quant à la première guerre, mes connaissances étaient finalement bien minces… Que ce soient les atermoiements politiques qui nous ont plongés dans le conflit, le rôle de chaque pays ou les suites pour l’ensemble de l’Europe, j’ai découvert des aspects nouveaux.

On apprend beaucoup donc, mais sans vraiment s’en rendre compte tellement les personnages nous embarquent avec eux. Cela m’a fait penser à plus d’un titre à La Guerre et la Paix, à ceci près que l’on ne suit pas seulement quelques familles russes, mais plusieurs familles de chaque pays pris dans ces conflits. Anglais, américains, allemands, russes, tous abordent différemment l’Histoire qui se joue, mais tous en souffrent et payent un lourd tribut. Je pense que cette multitude de points de vue est assez inédite et amène beaucoup de nuances, cela change tout en vérité.

Grande amoureuse des sagas familiales, qui suivent plusieurs générations et suivent l’évolution des mœurs, j’ai évidemment aimé retrouver les enfants des personnages principaux dans le second tome… et attends de lire ce que seront leurs petits-enfants dans le troisième.

Alors, à lire ? Oui, oui, mille fois oui. Je les mets sans hésiter dans mon top dix. Impossible de les lâcher lorsqu’on les commence, ces deux romans sont encore une fois l’œuvre d’un véritable maître. Archi documentés, riches et subtils, ils ne déparent pas devant les fresques médiévales qui ont fait le succès de l’auteur. Je n’attends qu’une chose : la sortie du troisième tome, que j’imagine tourné vers la guerre froide, qui s’esquisse dans le tome 2, et dont on comprend un peu mieux l’origine. Ou peut-être pas, peut-être serai-je surprise. Mais s’il suit la lignée, alors peu importe, ce sera réussi.

Danse Noire de Nancy Huston

Dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire PriceMinister-Rakuten 2013, j’ai découvert le dernier livre de Nancy Huston : Danse Noire.

Je suis ravie de me remettre à alimenter la rubrique lectures pour l’occasion, et encore plus d’avoir réussi à écrire cette critique en moins de deux mois. (Non que j’aie une vie palpitante, hein, juste pas de vie du tout.) (Les enfants, c’est la viequ’ils disaient.)

Présentation de l’éditeur : 

Sur un lit d’hôpital, Milo s’éteint lentement. A son chevet, le réalisateur new-yorkais Paul Schwarz rêve d’un ultime projet commun : un film qu’ils écriraient ensemble à partir de l’incroyable parcours de Milo. Dans un grand mouvement musical pour chanter ses origines d’abord effacées puis peu à peu recomposées, ce film suivrait trois lignes de vie qui, traversant guerres et exils, invasions et résistances, nous plongeraient dans la tension insoluble entre le Vieux et le Nouveau Monde, le besoin de transmission et le rêve de recommencement. Du début du XXe siècle à nos jours, de l’Irlande au Canada, de la chambre sordide d’une prostituée indienne aux rythmes lancinants de la capoeira brésilienne, d’un hôpital catholique québécois aux soirées prestigieuses de New York, cette histoire d’amour et de renoncement est habitée d’un bout à l’autre par le bruissement des langues et l’engagement des cœurs. Film ou roman, roman d’un film, Danse noire est l’œuvre totale, libre et accomplie d’une romancière au sommet de son art.

Par où commencer ? Peut-être par dire que j’ai été surprise et transportée. Avec amour et sans jugement aucun, Paul ébauche le film de la vie de trois personnages… Petit à petit, une ligne s’esquisse, les reliant entre eux. Les dialogues se font tour à tour en français et en anglais, c’est d’ailleurs la première fois que je vois d’aussi longs passages en anglais dans un livre francophone. On pourrait penser que cela ralentit la lecture, et, de fait, il faut parfois s’attarder sur ce langage familier méconnu (et se référer à la traduction en bas de page) pour en saisir le sens, mais il me semble qu’il était nécessaire de jongler entre deux langues pour évoquer le conflit des cultures, l’exil et le déchirement. Je crois qu’il y a là une subtilité que j’ai du mal à saisir, faute d’en savoir suffisamment sur le Canada, mais j’avais noté déjà dans Le Goût du Bonheur de Marie Laberge (une auteure canadienne) la tension qui a pu exister (ou qui existe encore ?) entre francophones et anglophones.

Bref, une forme assez surprenante, qui sert véritablement le fond. Ce n’est pas une belle histoire à proprement parler. C’est l’histoire d’un homme qui ne touchera jamais son rêve que du bout du doigt, alors même qu’il a tout abandonné pour lui, d’une femme qui ne rêve même plus, persuadée sans doute de ne pas mériter plus que ce que la vie lui concède, d’un garçon qui construit sa vie sans fondations ni soutien. Certains passages m’ont fait littéralement mal en les lisant. Il faut tout l’amour et la compassion du réalisateur-narrateur pour éclairer ces destins douloureux, dévoilés avec beaucoup de finesse. Il ne pose aucun regard critique, il les tient juste dans sa main et les fait s’animer une dernière fois. Même pas pour comprendre, ni pour pardonner, juste pour montrer quelle fut leur vie. Enfin, c’est comme ça que je l’ai perçu en tout cas…

Si je devais donner un point négatif, ce serait l’arbre généalogique au début du livre. J’aurais aimé découvrir chaque personnage individuellement et ne comprendre le lien qui les unit qu’au fil des pages. J’ai trouvé que le savoir dès le départ prive de quelque chose, de la surprise certes, mais aussi d’une certaine légèreté qu’on perd lorsque qu’on peut tenter de recouper des dates et des noms. Là encore, c’est très subjectif.

Alors, à lire ? Oui, évidemment. Pour tout dire je pense me pencher sur les autres titres de l’auteur, que je ne connaissais pas avant, car ce livre m’a donné envie d’en ouvrir d’autres. Autant dire que j’ai aimé. J’ai aimé l’écriture, et j’ai adoré cette manière si originale d’aborder l’histoire, cette forme particulière, un peu décousue, volontairement puisqu’il s’agit d’un brouillon de scénario, mais tellement réussie. Je ne m’attendais pas du tout à ça lorsque j’ai ouvert ce livre, et je n’ai pas pu le lâcher avant de l’avoir fini. Je crois que tout est dit !

☆ Le petit bonus : j’ai eu un petit frisson de plaisir en retrouvant la rue Sherbrooke, où vit l’un des personnages du Goût du Bonheur, ma trilogie chérie… Promis, je vous en parlerai !

Les Chemins du Désert – Yasushi Inoué

https://i1.wp.com/ecx.images-amazon.com/images/I/41NzR72eMHL._SL500_AA300_.jpgPrésentation :

Au début du XIe siècle, un jeune Chinois, Xingte, s’en va vers l’ouest à la recherche d’un peuple en guerre contre la Chine des Song, les Xixia. Enrôlé de force dans l’armée xixia, Xingte va participer aux batailles qui se déroulent dans des territoires immenses, contre les Chinois, les Ouighours, les Turfans, etc. Mais cette aventure, de bataille en bataille, dans la violence inouïe de la guerre, dans le décor inhumain des déserts sans fin, est aussi la longue quête de l’homme devant le mystère de la vie. Poussé par l’amour d’une princesse ouighoure, Xingte emprunte une route difficile et va rencontrer deux hommes qui seront à la fois ses compagnons et ses ennemis. Mais leurs chemins, un instant réunis, vont se séparer, et chacun s’en ira vers son destin au plus profond des déserts. Roman d’aventures et voyage initiatique qui n’est pas sans évoquer Le Désert des Tartares de Buzzati, Les chemins du désert est aussi un jeu avec l’Histoire. L’auteur a pris comme point de départ la découverte, au début du XXe siècle des grottes de Dun Huang, à l’ouest de la Chine. Elles contenaient plus de vingt mille documents bouddhistes datant d’avant le XIe siècle. Personne n’a jamais expliqué le mystère de leur origine, et c’est cette histoire inconnue que nous raconte Yasushi Inoué dans Les chemins du désert.

Mon avis : J’ai voulu lire ce livre en pensant y trouver un pan de l’histoire bouddhiste. Mais il faut savoir que le mystère des textes sacrés retrouvés dans les grottes n’est pas la trame principale. C’est plutôt le but final du parcours de notre héros, sans que l’histoire laisse présager un quelconque mystère spirituel qui n’en est pas un (je suis claire ? hum…).

L’histoire est celle de Xingte, dont la vie va changer après une étrange rencontre dans la capitale. Il abandonne alors ses études et ses rêves pour partir à la rencontre d’un peuple ennemi de la Chine dont la civilisation l’intrigue par son essor auquel personne ne croit. Enrôlé de force, il combattra à leur côté contre son propre pays. On le suit à travers ses voyages, ou plutôt ses campagnes militaires, dans sa découverte du monde et de ces fameux xixia.

Je ne dirai pas que l’histoire est passionnante, et je ne parlerai pas non plus d’une véritable histoire d’amour, ni même d’une quête… L’histoire en elle-même ne m’a pas transportée, malgré quelques profondeurs qui m’ont interpellée. Mais le ton, le rythme, l’écriture m’ont emportée hors du temps. J’étais loin, j’étais il y a longtemps. En cela c’est un roman « historique » réussi. J’utilise des guillemets car évidemment l’explication de l’origine des manuscrits est sortie de la plume de l’auteur uniquement.

J’ai bien aimé ce petit livre, j’ai envie de lire autre chose de cet auteur, que je ne connaissais pas mais qui est apparemment un écrivain japonais fort reconnu. J’ai envie d’en lire plus sur la Chine du passé, dont les dynasties ont rivalisé de faste et de pouvoir (avant la soif de destruction qu’on leur connaît…).


Extraits :

« Pour Xingte, les Xixia étaient un peuple mystérieux. Dans ce pays septentrional, il devait exister quelque élément puissant et vital, une qualité qui défiait toute définition. Il voulait y aller et l’expérimenter lui-même. Le seul but de son existence s’était transformé à son insu (…) et était devenu cette obsession à propos des Xixia, et le cours de sa vie en fut complètement changé. »

« Xingte se rappela que les caisses contenaient des textes sacrés et des documents, et soudain la caravane lui sembla étrange. Il y avait quelque chose d’émouvant à voir ces soixante animaux chargés de sutras et de rouleaux de parchemin traverser le désert éclairé par la lune, mais Xingte ne savait pas pourquoi. Il se demande s’il avait erré pendant des années sur la frontière pour vivre cette nuit. »