Miroir

Il n’y a pas de vie plus grande, il n’y a pas de vue plus belle

Que celle qu’on a d’ici, du haut des lignes que tu écris.

Il n’y a pas de mots plus doux, il n’y a pas de mots plus fous

Que ceux dont tu uses pour dire toi, moi, nous.

Il n’y a pas de joie sincère à te savoir heureux sans moi

Il n’y a pas vraiment matière, il n’y a pas vraiment de droit.

Il n’y a pas vraiment d’obstacle quand je te parle les yeux fermés

Il n’y a pas vraiment de chose à ajouter.

Il n’y a pas vraiment de nous

Il n’y a pas vraiment autre chose

Qui vaille seulement le coup

Que l’on se rêve si l’on ose.

Il n’y a pas vraiment de nous si l’on y pense,

Ni toi ni moi vraiment distincts,

Juste tourner main dans la main,

Deux flammes jumelles qui dansent.

Et peu importe que tu sois loin

Peu importe la distance

Si l’on connecte nos instincts

Je sais de toi ce que tu penses

Tu sais de moi ce qu’il faut savoir

Ni amoureux, ni amis,

Juste l’éternelle bougie

De mon âme miroir.

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Lettre à l’absent

Je suis assise par terre, le dos contre la porte pour que les enfants n’entrent pas. Pour pouvoir pleurer un moment tranquille, avant de pouvoir réfugier mes pleurs sous une douche brûlante. Ces quelques larmes-là n’ont pas voulu attendre.

Aujourd’hui, j’ai parlé de toi.

Je m’en suis voulue, comme à chaque fois. J’ai tapé ton nom dans la barre de recherche, comme à chaque fois. J’ai attrapé un détail, comme la dernière fois.

Quelle idée, aussi, de parler de toi ?

J’ai fouillé ma bibliothèque, à la recherche de ce livre que tu avais oublié chez moi. Une araignée morte a tenté de m’en dissuader mais je l’ai ouvert.

« À M., mon amie très aimée. »

Quelle blague… J’ai tourné rageusement les pages de ce foutu bouquin dans l’espoir d’y trouver un mot de toi. Un truc que j’aurais loupé il y a des années. Une annotation dans la marge, n’importe quoi. Rien, il n’y a rien. En plus il a un titre à la con, ton foutu bouquin.

J’ai demandé une réponse, sans trop savoir quelle question poser. Ouvert une page au hasard… – Oh, ne te moque pas, toi aussi tu l’as fait ! – Page 141, il était question d’un tout, et je n’étais pas plus avancée. J’ai tourné la page, me suis trompée, en ai tourné trois d’un coup, et là… Ton prénom. Cette saleté de livre porte en lui ton prénom. C’est bon, je le lirai, pour savoir ce que ton homonyme a de si terrible à confesser.

Un signe, donc. Je me console en me disant qu’au même moment tu as dû penser à moi. Tu devais être chez toi, peut-être en train de donner le biberon à ton fils. C’est quand même dingue que je me sois levée ce matin en me demandant si tu étais papa. Peut-être as-tu suspendu ton geste, regardé celle qui partage ta vie sans vraiment la voir, et t’es-tu envolé là-bas. J’espère en tout cas que ça t’a fait aussi mal qu’à moi. J’espère qu’une fraction de seconde tu as pensé à attraper tes clés de bagnole et à partir sans un mot. Ou juste en lui jetant un théâtral et énigmatique « Ce n’est pas toi ».

Non, la vérité c’est que j’espère juste que tu vas accueillir mon image comme il se doit quand elle va se présenter. Que tu vas saisir ton carnet et le noircir un peu. Tu n’as pas abandonné aussi ton carnet, rassure-moi ?

Ce n’était pas toi.

Je sais tellement de choses si je ferme les yeux. J’ai su quand tu l’as rencontrée, tu sais. Je l’ai su parce que j’ai été triste à en crever pendant des jours. Quelque part j’ai senti que tu m’avais mise dans un coin de ton esprit sans trop y penser. Mon âme savait que tu l’avais oubliée. Après tous ces reproches que tu m’as fait la nuit, tu as coupé et je l’ai senti.

Ce n’était pas moi.

Tu m’en as voulu, et je crois que je ne le méritais pas. Ou pas trop. Je t’en ai voulu, et je crois que je n’avais pas tout compris, au fond. Tu aurais pu parler, pour une fois. Ou me faire lire ton carnet, sortir ton nez de tes bouquins et communiquer.

Merde, quoi ! Pense à moi avec rancœur, passion ou violence, c’est toi qui voit. Mais pense à moi. Ce soir, j’en suis sûre, je vais surgir de nulle part dans ton esprit. Ne me rejette pas. N’oublie pas qui je suis, qui tu es, qui nous sommes. Ne me fais pas ça. Parle-moi un peu. Pas de ta vie, pas de la mienne, parle-moi toute la nuit, parle-moi de tout.

Ce n’était pas toi, ce n’était pas moi, ce n’était pas nous.

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[Nouvelle] Lettre aux vivants

Une petite précision avant toute chose : cette nouvelle a été écrite pour le concours Edilivre « 48h pour écrire ». Le thème a été donné un vendredi pour une limite de participation fixée au dimanche soir. Une écriture sans trop de préparation ni de recul donc.

Le thème : l’espoir. Il a été donné le 20 novembre, soit une semaine tout juste après les événements que l’on connaît. J’assume donc moyennement ce qui suit, mais au moins cela m’aura permis de le cracher.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été pleine d’espoir.

Petite fille, j’ai espéré le cadeau rêvé à Noël, j’ai espéré grandir et vivre un conte de fée. Adolescente, j’ai espéré qu’un certain garçon me remarque, et devenir une adulte indépendante et passionnée. Etudiante, j’ai espéré faire le tour du monde et participer à le rendre meilleur. J’ai rêvé de grandes choses et accompli mille petites qui ont fait de ma vie un tableau plutôt joyeux et harmonieux. Même les échecs, les espoirs déçus, ne m’ont pas découragée. Parce qu’en espérant j’étais plus vivante que jamais, poussée par une force invincible que seul procure le fait de croire fermement en ses rêves. Et puis, quand on y croit fort, on peut toucher son rêve du doigt, même le plus inaccessible. Espérer, c’est créer un peu.

J’avais espéré ce rendez-vous, tellement. Et, ce soir-là, la vie semblait me sourire. La douceur de l’air, mes 26 ans, son sourire ravageur, la musique… Que pouvais-je rêver de mieux ?

Le concert a commencé, il m’a faite danser, danser à en avoir le tournis. On a ri, il m’a embrassée, et c’était délicieux, bien plus que ce que j’avais espéré. Je me suis surprise à imaginer une vie avec lui, des enfants, une maison qui exhale des odeurs de cuisine le dimanche matin. Puis j’ai ri encore, et je me suis contentée de savourer ce moment, de danser, de rire et de l’embrasser. Un moment parfait.

Et puis…

Et puis, les coups de feu. J’ai espéré que ce soit un jeu, une blague, une mise en scène de mauvais goût. Mais les musiciens ont fui.

Et puis, le chaos. Les gens qui courent, les gens qui crient, les gens qui tombent, les gens qui saignent. J’ai espéré ouvrir les yeux et commencer ma journée avec juste un léger goût amer que laissent les cauchemars. Mais je n’arrivais pas à me réveiller.

Et puis, lui qui m’entraine vers l’étage, me pousse sous une rangée de fauteuils, avant de s’écrouler près de moi, inerte. J’ai espéré qu’il simule l’immobilité pour se protéger. Mais j’ai vu son regard se voiler.

Et puis, l’attente, dans la chaleur de son sang répandu sur le sol. J’ai espéré m’évanouir, et tant pis si je ne me réveillais jamais. Ne plus sentir, ne plus penser, ne plus rien voir, c’est tout ce que je voulais. Mais je ne parvenais pas à m’échapper.

Et puis, dans le silence revenu, ces bruits insupportables. La souffrance des autres. L’agonie. J’ai espéré ne plus les entendre, j’ai espéré les oublier. Mais je les entendais toujours, même les oreilles bouchées. Je les entendrai à jamais.

Et puis, des pas se sont rapprochés. J’ai espéré que ce soit des survivants, la police, n’importe qui sauf eux. Mais ils se sont mis à tirer.

J’ai espéré qu’ils passent sans me voir, qu’ils fassent demi-tour et me laissent là, suffoquée de peur mais vivante, ou à peu près. J’ai espéré comme jamais je n’avais espéré avant, furieusement. Mais ils m’ont vue. On m’a tirée par le pied et je me suis retrouvée par terre au milieu de l’allée, face à lui, son regard froid et son arme pointée sur moi. J’ai crié, vous savez. Crié comme jamais je n’avais crié auparavant. J’ai hurlé « pitié », j’ai imploré, j’ai supplié. Et j’ai désespérément espéré que ça marche.

Oui, j’ai toujours été pleine d’espoir. Et j’ai espéré jusqu’au bout.

Oh, n’allez surtout pas croire que j’ai cessé d’espérer, maintenant. Je continue malgré tout. Nous sommes là, ceux aux espoirs anéantis, réunis auprès de vous, et nous vous regardons allumer des bougies. Vous espérez qu’on les voie, et nous les voyons. Je peux même vous dire que ça nous aide drôlement à nous repérer dans l’espace et le temps, nous qui sommes encore sous le choc et incapables de rejoindre l’autre monde pour l’instant. La transition a été trop brutale, mais j’espère, la flamme et vos bougies et de vos prières aidant, parvenir à m’élever bientôt. En attendant, je console mes parents, penchée sur leur sommeil trop court dont j’écarte les plus mauvais rêves.

Oui, jusqu’au bout j’aurai espéré. Là où je suis désormais, j’ai appris que l’espoir est une force absolue. J’ai appris qu’il peut tout, que la loi d’attraction existe. On sait des choses comme ça, sans même poser les questions, privilège des âmes.

Aujourd’hui, j’espère que vous entretiendrez la flamme des petites bougies et celle de votre cœur, qu’il brillera fort pour faire reculer les ténèbres. J’espère que vous ne laisserez pas la peur l’emporter. Face à l’espoir, elle est peu de chose.

Quant à moi j’espère trouver la paix. Et, plus que tout, j’espère vous voir continuer d’espérer.

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[Nouvelle] Lapidis Memoria

« Seigneur, dans le silence de ce jour naissant, je viens Te demander la paix, la sagesse et la force. »

Le père Hugues aimait commencer ses journées avec la prière du très saint fondateur de l’ordre. Il faisait encore nuit, mais le soleil ne tarderait pas à poindre et il serait temps de célébrer l’office de Prime. Ce matin d’août était frais, il en profiterait pour s’occuper des carrés de simples de son jardin. En attendant, il se dirigea vers l’Ave Maria.

Marie, Mère de grâce, source de la merci…

La vie d’un moine chartreux était une vie de solitude et de contemplation. Une vie isolée dans cette vaste cellule et son jardin, dont il ne sortait que pour quelques offices célébrés en commun et une courte promenade dominicale. Une vie de silence, toute entière consacrée à Dieu. Une prière continuelle dont rien ne devait le détourner.

Pourtant, ce matin-là, la prière du père Hugues n’avait pas la pureté habituelle. Il était vaguement distrait, et ses mots s’envolaient vers le ciel avec moins de ferveur qu’à l’accoutumée. Sans qu’il sut pourquoi, et avec contrition, il se résolut à interrompre son oraison.

Il était agenouillé près de l’entrée de sa cellule, le vestibule étant le lieu consacré à la Vierge. Derrière la lourde porte, la galerie du grand cloître, dans laquelle s’alignaient les cellules des pères. Près d’elle, une trappe permettait aux frères de lui déposer la nourriture de la journée sans être vus. Cette porte l’enfermait autant qu’elle l’élevait. Il devait être seul pour converser avec Dieu.

C’était de cette porte que venait le trouble jeté en son esprit. Sa prière interrompue, il l’identifia : une odeur inquiétante filtrait depuis l’extérieur. Une odeur étrange, inhabituelle en ce lieu. Une odeur de fumée. Son sang se glaça.

Seigneur, protégez nous !

Le feu était l’ennemi des moines. Et pas seulement parce que la bibliothèque recelait des manuscrits précieux : deux siècles plus tôt, la Chartreuse de Valbonne avait été détruite par les flammes. La reconstruction avait été longue, l’église n’avait été achevée qu’une dizaine d’années plus tôt. Symbole de son renouveau, le grand cloître était l’un des plus vastes jamais construits jusqu’alors, et offrait une perspective au goût d’éternité.

Que faire ? Si un incendie s’était déclaré, il fallait agir vite. Mais il était confiné jusqu’à la messe conventuelle, qui n’aurait pas lieu avant une heure. Le père ne pouvait qu’espérer que les frères, qui n’étaient pas contraints de garder la cellule, s’en étaient aperçus. Cependant le silence lui disait qu’il n’en était rien. Comment les prévenir ? Toujours agenouillé, il adressa une prière au Très-Haut.

Las ! L’odeur se faisait plus forte, et toujours aucun bruit ne laissait entendre que la communauté avait été alertée. Le père Hugues, au désespoir, tenta d’ouvrir la porte, qu’il savait pourtant scellée. A sa grande surprise, elle céda sans effort. Quelqu’un l’avait déverrouillée.

Lentement, conscient d’enfreindre les règles, il sortit et se retrouva dans la galerie du cloître. L’odeur se fit plus précise. C’était une odeur de bougie que l’on a soufflée. Mais on devait en avoir soufflé quantité pour que la galerie en soit embaumée ! Il fit un pas en avant, résolu à aller quérir le prieur, et s’immobilisa aussitôt. Dans la pénombre, il avait distingué une forme blanche. Il crut d’abord qu’il s’agissait de l’un de ses frères, vêtu de la robe des chartreux. Mais, à mesure que ses yeux s’habituaient aux ténèbres, il comprit qu’il n’en était rien, et ses craintes redoublèrent. Ce qu’il voyait était la chose la plus improbable qui soit dans la clôture du monastère. C’était à n’en pas douter une robe de femme.

Il voulut crier, l’interpeller, donner l’alerte. Il n’en fit rien. Il resta là, à regarder cette robe immaculée s’avancer en ce lieu qu’il croyait inviolable, sacrilège sans précédent. Soudain, la robe s’immobilisa, et il sentit que le regard de cette femme se posait sur lui. Quelque chose d’étrange était en train de se produire. Un sentiment de bienveillance l’envahit. Dans le silence de son cœur, sans vraiment savoir pourquoi, il la bénit.

Une dernière vague de cette odeur de fumée lui parvint, la forme blanche s’éloigna sans bruit et se fondit dans l’obscurité. C’est alors qu’il se souvint. Lentement, il se dirigea vers sa cellule, dont la porte ne fermait plus depuis longtemps.

Je suis là, Seigneur, à veiller sur l’âme de ta maison, Lapidis Memoria…

Il était 6h30 et le jour allait bientôt se lever. La musique résonnait encore dans le jardin, mais la fête touchait à sa fin. Dans quelques heures, les premiers visiteurs investiraient les lieux ; il fallait faire place nette. Elle avait pénétré dans la galerie pour éteindre les bougies placées derrière chaque fenêtre du cloître.

Ce lieu, elle l’avait aimé au premier regard. Son histoire était chargée, mais son âme était belle. La chartreuse l’avait enchantée par sa quiétude et son mystère. Elle aimait à penser qu’elle était encore habitée. Elle croyait à la mémoire des pierres…

Peut-être était-ce pour cela que l’inquiétude la gagnait à mesure qu’elle avançait dans le cloître sombre et désert. L’atmosphère paisible de la journée était transformée par l’obscurité. A travers les âges, elle en était sûre, on la regardait. Elle sentait tout ce que sa présence pouvait avoir de troublant pour les occupants des siècles passés, à quel point il était extraordinaire de s’avancer sous cette voûte en robe de mariée.

Parvenue à la dernière bougie, elle eut peur de l’éteindre et de devoir affronter la nuit. Elle regarda vers le fond de la galerie, qu’elle ne pouvait distinguer et qui lui semblait presque menaçant. Elle remercia en silence ceux qui avaient sans doute assisté à son mariage et avaient admis sa présence ici. Elle se sentit bénie de leurs vœux et leur sourit. La dernière flamme fut soufflée, et elle s’éloigna bien vite pour rejoindre ses invités.

Je suis là, à travers les âges… La mémoire des pierres.

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Nouvelle présentée pour l’édition 2015 du concours Ecrire Aufeminin.

[Nouvelle] Trois lettres

« Chérie… »

« Chérie, écoute-moi… »
Je t’écoute. Même si tu ne diras rien qui changera quoi que ce soit.
« Je ne voulais pas manquer notre rendez-vous. J’ai été retenu au boulot… »
Oui, ben ça je m’en serais doutée.
Pourquoi il me disait un truc pareil, maintenant ? Comme si c’était important, comme si je ne le savais pas. Comme si je n’avais pas l’habitude de l’attendre, en vain parfois.
« Ma chérie, je m’en veux tellement si tu savais… »
Tu t’en veux ? De quoi ? Regarde-moi. Regarde-moi bordel ! C’est pas toi qui m’a fait aussi mal, toi tu m’as juste agacée, énervée, négligée. Tu ne m’as pas fait de mal. Pas vraiment.
« Mon amour… »
Le voilà qui pleure. Manquait plus que ça. Et moi je suis là, à le regarder pleurer, et mes larmes à moi ne coulent pas. Elles ne couleront sans doute plus jamais. Et en même temps, c’est tellement con de pleurer pour un rendez-vous manqué. Pour un dîner froid, pour une séance de cinéma loupée à quinze minutes près.
Ne pleure pas pour ça…
« Je suis là maintenant, je ne partirai plus, je te le promets. Je vais rester là, à côté de toi, ma chérie. Je vais démissionner, je vais m’occuper de toi, je suis là. »
Parce que tu crois que je veux vivre comme ça ? Te voir renoncer à tes rêves pour moi ? Te voir abandonner ce que tu aimes le plus au monde pour t’occuper de moi ? Devenir dépendante, redevable, coupable d’avoir gâché ta vie ?
« Tu sais que je t’aime ma chérie ? Je t’aime, tu es l’amour de ma vie. Quoi qu’il arrive, ce sera toujours toi. »
Arrête de dire des bêtises un peu. Je t’aime comme personne d’autre ne t’aimera, mais je sais qu’on ne pourra pas vivre comme ça. Ne serait-ce que parce que tu te sens coupable de ce qui m’arrive.
« C’est ma faute, ma chérie, je suis tellement désolé ! »
Voilà, on y est. Tu n’y es pour rien, va. Excuse-toi de m’avoir encore plantée. Le reste… J’aurais pu t’attendre un quart d’heure de plus dans ce café. J’aurais pu décider de foncer vers ton boulot pour t’incendier. J’aurais pu regarder avant de traverser. Ce n’est pas toi qui m’as fait ça.
« Chérie, chérie réponds-moi ! »
Il crie, sanglote, enserre ma main, et je ne bouge pas.
« Monsieur ? »
Une infirmière est entrée sans bruit. Le médecin l’attend, il est disposé à lui parler. Sur le pas de la porte, il se retourne pour me regarder. Du coin de l’œil, je saisis son regard douloureux. Il attend un geste de moi, que je ne ferai pas.
Je sais déjà ce qu’il va devoir encaisser. Trois lettres pour dire l’indicible. Pour dire que jamais je ne pourrai à nouveau l’embrasser, ni même rire à ses blagues. Je devrais m’apitoyer sur mon sort, et c’est sans doute ce que je vais faire pendant les prochaines années. Mais tout de suite c’est lui qui me fait le plus de peine, parce qu’il ne se pardonnera jamais de n’être pas venu me retrouver. Et que je ne pourrai jamais prononcer les mots qui l’apaiseront. Ce n’est pas ta faute. Il entendra juste ces trois lettres, qui ne le quitteront pas.

L-I-S. Locked-In-Syndrom. Je suis emmurée vivante.
L.I.S. Juste trois lettres. Le jour, la nuit, il les répétera à l’infini.

Nouvelle présentée au concours Ecrire Auféminin 2015.

Nuit blanche et idées noires

Il est tard, tu t’apprêtes à aller te coucher, et d’un seul coup ça commence. Tu t’immobilises. Tu attends, tu es fatiguée, tu n’as pas le courage. Trop tard, le malaise est là. Il prend naissance dans ton ventre, monte dans ton plexus. Tu ne peux rien faire, tu ne peux plus aller dormir maintenant. Tu montes quand même, lui dépose un baiser sur le front, avant de t’installer à nouveau sur le canapé. La nuit sera courte.

Le malaise se fait plus présent, la tristesse t’envahit. Une mélancolie aux contours flous, une peine sans but précis, qui prend possession de tes poumons, de ta gorge. Le bonheur ne laisse rien à l’écriture, c’est toi-même qui l’as dit. Lorsque tu es au bord des larmes, c’est que le moment est venu.

Sur un cahier, sur un clavier, des mots vont venir, sans que tu saches toujours d’où ils sortent. Ils vont couler, limpides, rapides, à tel point que tu auras du mal à suivre le rythme. Et puis tout s’arrêtera, et tu resteras vidée, triste et fatiguée. Mais soulagée. Et peut-être que demain tu aimeras ce que tu liras. Peut-être.

Parfois c’est plus léger, parfois une phrase arrive dans la journée, et tu te surprends à noter des mots aussi soudains qu’inattendus. C’est que cette phrase ne te quittera pas tant que tu ne lui auras pas donné corps. Alors tu t’exécutes. Et tu te retrouves à écrire quelque chose comme « Il y a, quelque part, un parfum d’agonie… ». Et d’autres phrases suivent.

Soyons honnêtes, ça te plaît. Ce sont des instants que tu chéris, parce que tu as l’impression d’éteindre les lumières et de laisser sortir cette part obscure de toi, celle que tu crois être, au fond. Peut-être bien que c’est le cas. Peut-être pas. Peu importe, ça n’appartient qu’à toi. Rien qu’à toi.

Il te faut juste la volonté de freiner. Parfois tu veux prendre le relai quand la source se tarit, et tout s’effondre. Il faut juste savoir t’arrêter. Il faut juste savoir à quel moment tu peux enfin aller dormir, les yeux lavés, l’âme un peu plus légère, le corps épuisé. C’est difficile de lâcher. Allez, va maintenant, va te coucher.

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Retrouvailles

Lundi 11 août

C’était l’occasion de revenir la voir. J’étais là, un peu timide, un peu gênée, cela faisait si longtemps que l’on ne s’était pas parlé… C’était étrange de revenir, même si tout est familier.

Je me suis assise à la terrasse d’un café, et, sous ces murailles écrasantes, les mots sont venus se coucher sur le papier. Comme s’ils m’attendaient depuis tout ce temps, comme si la pierre me les avait gardés.

Quelle sensation étrange de retrouver ces rues où tant de choses se sont joué, à différents moments de ma vie… Et tous ces gens qui font comme si de rien n’était, comme s’ils ne se doutaient pas de tout ce que j’ai vécu, ici, là où il posent le pied.

Etre anonyme dans sa ville… Une personne de plus dans la foule, mais une personne pour qui chaque rue, chaque pierre exhale le souvenir. Une personne qui respire sa vie dans chaque pavé foulé, chaque vue embrassée.

Et cet endroit mystérieux… Il s’offre à moi pour la première fois, ultime cadeau de la ville délaissée, qui tente peut-être, dans un effort désespéré, de me reconquérir. Mais, tu sais, tu ne m’as pas perdue. Tu ne me perdras jamais. J’ai trop vécu ici. J’ai trop aimé, j’ai trop pleuré, j’ai trop perdu, et tant gagné. J’ai trop écrit, j’ai trop rayé. J’ai trop noirci, et j’ai acquis cette étrange clarté que donnent les épreuves surmontées.

Tu es toujours pour moi ce que tu as été. Un endroit où rêver, un endroit où écrire, une muse cité. Non, tu ne me perdras jamais.

Et cet endroit… Forcément, j’y suis allée. On ne refuse pas un cadeau pareil, dont la valeur n’est connue pleinement que de ceux qui ont vécu ici, parce qu’on a tous une histoire à raconter sur ce lieu qu’aucun ne connaît pourtant. Je vous en donnerai un morceau, si jamais je parviens à le décrire.

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Un endroit où écrire

J’ai trouvé, je crois, un endroit où écrire… un endroit très spécial que j’aurais peine à décrire. Un endroit silencieux mais bruyant de fantômes. Un endroit où je n’irai jamais à la nuit tombée, mais qui m’a murmuré qu’il se tiendrait tranquille si je viens la journée. Un endroit austère mais dont la lumière réchauffe, des pierres qui se veulent sévères et limitatrices, mais qui ouvrent une perspective infinie et laissent quelques brins de lierres s’immiscer dans leur ordre désuet. Un endroit qui jamais ne vit une mère, mais où tout conspire à accoucher l’esprit.

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Ce lieu me parle sans faire entendre sa voix. Ce lieu m’appelle alors qu’il est peut-être bien la quintessence de tout ce que je rejette. Ce lieu se veut limpide, mais ces symboles que je ne déchiffre pas me soufflent le contraire. Ce lieu a brisé des vies, sans doute, il représente un pouvoir éhonté, un silence résigné, une étroitesse d’esprit dont le sillon étriqué n’a pas le loisir d’être au moins profond. Et pourtant, le voilà, majestueux, qui me charme de ses beautés d’un autre temps. Lavé de ses péchés, absous de ses fautes, ses craquelures sont les larmes versées lors du long chemin de sa rédemption. Et il se tient désormais, humble et douillet, au service d’autre chose, à la disposition de ceux qui rêvent et contemplent la couleur d’une rose, la pureté d’une ligne, la taille harmonieuse d’une pierre, la quiétude d’un jardin.

Quand j’ai pénétré dans son enceinte, il m’a envoyée celle qui gère ses visites, une fille que je connais. Qui sait la magie du lieu, et qui m’en offre les clés chaque fois que je veux. Les visiteurs sont rares, le silence parfait, la lumière joueuse, les pierres tièdes et les couloirs bien frais. Le jardin écrasé de soleil s’offre depuis ces baies immenses,  son charme à portée de regard depuis l’ombre des arcades. Les visages sculptés dans la pierre ont l’air endormis, innocentes chimères dont la présence ne jure ni avec la vie ni avec la mort, dont le regard éteint nous laisse errer en paix sans nous suivre ni nous jauger.

Oh, je les imagine bien, pourtant, se réveiller la nuit ! Railler les passants qui ont eu l’impudence de les photographier, surveiller d’un œil noir les allées et venues de ceux qui oseraient venir troubler leur fête et leurs chants nocturnes. Ils s’accordent tous et recréent surement les mélodies perdues qui remontent les ans et résonnent à nouveau sous la voute qui a vu tant d’hommes, tant de pleurs, tant d’espoirs déçus, de prières exaucées et de bougies éteintes d’un souffle si faible qu’elle a cru un instant que la mèche n’avait même pas tremblé. Je les vois presque bouger, ces fantômes de pierre, et prendre possession des lieux qui la nuit sont à eux et à personne d’autre. Se rappeler les hommes qui vivaient là jadis, et qui ne leur laissaient jamais le silence plus de quelques heures. À moins que ceux-ci  ne se joignent à eux et chantent de concert, de leurs voix séculaires, des tréfonds du linceul.

Si j’avais la main leste, je saisirais un pinceau pour tenter de croquer cette lumière et ces pierres, dont le couple heureux rayonne d’un bel accord qui a traversé les âges. Ils ne sont point lassés de s’unir et créer une chaleur bien à eux. J’apporterai de l’or au gris terne et sévère, des tâches de soleil aux ombres du cimetière, en un mot de la vie là où règne le froid. Et pourtant, malgré tous mes efforts, je ne parviendrai pas à voler un morceau de ce lieu étonnant, aux multiples facettes. La photo elle non plus n’y réussirait pas. Tout au plus pourrait-elle attraper une épitaphe, à moitié mangée de verdure, qui affirme que nul ne vit pour lui-même, et vous laisse y méditer sur le banc voisin, disposé tout exprès. C’est un endroit immense dans lequel on se perd, qui ne porte pas un nom mais en dénombre mille, qui respire encore au rythme qu’on lui a imposé il y a près de mille ans, nous forçant ainsi à suspendre notre souffle pour un court instant, pour mieux le comprendre, le voir, le haïr un peu et l’aimer tout à fait. Peut-être que la plume lui rendra un hommage, même infime, même raté, car seul le papier peut permettre de mêler tant de choses, d’associer tant d’idées, de supposer autant, de laisser l’esprit voleter sans jamais se poser.

J’ai trouvé, je crois, un endroit où écrire… Il me semble, mais rien n’est sûr, que je pourrais m’y installer et laisser les mots venir, sans aller les chercher. Juste les pierres et moi, un crayon, un carnet. L’atmosphère du lieu me fera sans doute tenir une plume et noircir un parchemin, puis j’ouvrirai les yeux, et peut-être que ma main… Qui sait ? Peut-être que ma main courra sur le papier, agitée d’une force insufflée par les anges figés. Ou peut-être qu’elle restera immobile, tressautant parfois sous le coup d’un sommeil né d’un silence si grand qu’aucun son, pas même le réveil des statues, ne pourrait venir troubler. Gageons que les songes, en un tel lieu, auront au moins quelque chose de précieux…

Ce texte, je l’ai écrit en juin 2012, après ma première visite de cet endroit. Par la suite, j’y suis retournée de nombreuses fois, mais pas pour écrire… Car ce lieu a inspiré autre chose, de plus inattendu. Il nous a donné envie de nous y marier, ce que nous avons fait peu de temps après… Le 25 août 2012. Cela fait deux ans aujourd’hui.

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Nocturne

3h30. Je ne dors pas. Je me suis réfugiée sur le canapé, mon ordinateur s’est allumé tout seul, ça lui arrive parfois. Après tout, pourquoi pas? Mas que veux-tu que je te dise à cette heure-ci? Je suis tellement fatiguée, mais j’entends la petite qui bouge, encore. Elle dort mal, elle aussi. Et le petit vélo est en marche, il tourne et tourne dans ma tête. À ce stade je ne peux plus l’arrêter.

On m’avait dit que ce mois de février serait difficile. Nous sommes le 28 février, et quelle lourdeur! Je crois que nous sommes confrontés à des périodes où certaines choses remontent, reviennent nous hanter. Je suis en plein dedans. Des jours de lourdeur, de tristesse, à peine identifiables. Un vide, une peine infinie, des questions, des absences, des colères qui viennent de loin parfois.

J’ai envie de pleurer l’absent, je mesure le vide laissé. J’ai envie de maudire ceux qui m’ont façonnée ainsi, si dépourvue de confiance. J’ai envie de pleurer celle que j’aurais pu être et qui ne sera jamais. J’ai envie de gommer, raturer, réécrire. Je me sens tellement loin de mes souvenirs. Je suis en colère contre tout ce que je ne maîtrise pas, contre tout ce qui m’a éloignée de ce que je voulais, contre moi qui n’ai pas su protester. J’ai envie de lever les yeux au ciel et de faire des reproches, de menacer de ne plus croire, de décider de ne plus faire tout ce travail sur moi, de ne plus essayer d’être dans la conscience. Mon grand-père aurait levé le poing au ciel en criant « Descend, qu’on s’explique! ». Moi je me contente d’essuyer mes larmes avant qu’elles ne coulent et de dire que je n’irai pas plus loin. Ça sert à quoi de chercher le sens de toute chose, d’être à l’écoute et de se remettre constamment en question si rien n’est jamais facile?

Et en même temps, de quoi je me plains? J’ai la plus adorable des petites filles, je vis avec l’homme que j’aime, nous sommes en bonne santé tous les trois. Les problèmes d’argent, ça passe. Les états d’âmes, aussi. Plus ou moins. Les colères, je devrais savoir comment m’en débarrasser depuis le temps. Les larmes, je ne les compte plus. Les gens mauvais sont sortis de ma vie pour la plupart. Certes, il y en a d’autres que j’aurais aimé garder, mais je fais confiance au destin. Encore un peu.

Finalement je me rends compte que j’ai sacrément la foi. Je suis contre le dogmatisme, je n’ai jamais embrassé de religion, c’est pour moi en opposition avec la vie spirituelle. Et pourtant, je crois. Beaucoup, fort et malgré tout. En ce moment je vacille, mais c’est encore le ciel que j’engueule. Quand je m’éloigne trop, je reçois un message qui me ramène au calme. Oui, je crois en beaucoup de choses, et c’est pour cette raison que je cherche le but de tout ceci, le sens de ce qui m’arrive, le sens de mes pensées, le sens de mes émotions. Je suis connectée à cette part obscure en moi, qui se manifeste de moins en moins, mais qui est là, toujours, discrète mais immuable. Ces derniers jours, même mes rêves s’y mettent. La nuit dernière, j’ai même rêvé de lui, celui parti trop tôt, entre autres personnes inattendues. L’une d’elle m’a donné la clé de tout cela, de ce malaise ambiant. Mais oui, tu sais bien, bla bla bla… Oui, ça va, je sais. Encore? Bon. Je suis en plein sentiment d’abandon. Celui-là je me le coltine depuis des temps immémoriaux, mais je ne m’y fais pas. Il fait toujours aussi mal. C’est pas faute de l’avoir analysé, compris, accepté, retourné à l’envoyeur. Il s’accroche depuis trop longtemps pour me laisser comme ça.

4h10. Dans moins de cinq heures le ballet va commencer : couche, biberon, jeux,… Je regrette les nuits passées à écrire, sans penser au matin. Pourtant quand l’ordinateur s’est allumé j’ai senti qu’il fallait que tout cela sorte, sans quoi le sommeil ne viendrait pas. Vous avez remarqué comme parfois il faut aller au bout du malaise pour mettre des mots dessus? Et à quel point cela soulage? Ce mois de février sombre s’achève, on va vers le printemps, le soleil m’a manqué, il me réconfortera. En attendant, je vais tâcher de mettre toutes ces peurs dans la lumière. De mettre de l’amour sur ces choses qui m’attristent. De laisser aller celles qui ne m’appartiennent pas.

« L’ombre a tant été aimée qu’elle en est devenue clarté ».

Décidément, cette phrase ne me quitte pas.

[Nouvelle] Acte manqué

Ce texte, j’ai commencé à l’écrire pour le prix e-crire Auféminin 2013. Je ne l’ai pas soumis, car il n’était pas achevé. Aujourd’hui c’est chose faite, alors j’ai envie de le conserver ici, de vous le soumettre… Je ne voulais pas l’oublier au fin fond de mon disque dur en fait. Le thème était « Mon passeport est périmé, vous êtes sûr? ».

 

« Je suis désolée Madame, je ne peux pas vous laisser embarquer, votre passeport est périmé… »

L’hôtesse fit glisser le passeport dans sa direction, l’air navrée.

« Périmé ? Vous êtes sûre ? » Elle ne prit pas la peine de vérifier, elle avait posé la question pour la forme, machinalement. Elle savait que c’était la vérité. Elle s’écarta de la file et guetta son mari qui était parti chercher de la lecture pour le voyage. Louper son voyage de noces parce qu’on a oublié de vérifier la validité de son passeport, c’est bête à pleurer. Ou alors…

Elle est là, debout, regardant dans le vague, se demandant pourquoi elle est si calme. Elle n’est même pas déçue. Il est peut-être temps de regarder la vérité en face. Ce qu’elle a tenté de repousser ces derniers jours s’impose à elle : la certitude que ce mariage est une très mauvaise idée. Au moment où elle formule cette idée, elle est prise de nausée. « Mais qu’est-ce qui me prend ? » pense-t-elle.

Et pourtant, cette saleté de passeport est bien le signe qu’elle n’a que faire de cette union, que quelque part elle cherche à s’échapper. C’est juste le grain de sable qu’il fallait pour enrayer le mouvement qu’elle suit sans trop y penser depuis tellement d’années. David et elle se sont toujours connus, leurs pères déjà avaient joué aux billes ensemble. En fait, leurs arbres généalogiques avaient poussé si près l’un de l’autre qu’il était presque fatal que leurs branches s’entrecroisent à un moment donné. Elle avait beaucoup d’affection pour lui, c’était un type bien comme on dit. Mais de l’amour… ça, non. Elle étouffe un petit rire nerveux. « C’est bien le moment de s’en rendre compte, trois jours après être passée devant monsieur de le maire ! »

Voilà ce qui arrive quand on se laisse porter par le courant. Un flirt d’adolescent était devenu une histoire autrement plus sérieuse que prévu. Oui mais il était gentil, oui mais tout le monde semblait trouver ça formidable, oui mais elle avait le sentiment qu’il la rendrait heureuse… Oui mais, c’était son mantra de ces dix dernières années. Une fois, elle a eu l’occasion de sortir de ce chemin tout tracé. Elle repense à ce garçon qui voulait l’emmener. Elle regrette de ne pas l’avoir suivi. Non pour lui-même, puisqu’elle est certaine qu’il ferait partie des affaires classées à l’heure qu’il est. Mais pour s’évader, voir autre chose, quitter sa petite ville natale avant que ses griffes soient trop acérées pour qu’elle puisse s’en éloigner.

David avait effectivement tout fait pour la rendre heureuse, elle n’a rien à lui reprocher. Si ce n’est qu’elle le soupçonne de ne pas l’aimer vraiment lui non plus. Elle sort son téléphone et appelle sa meilleure amie.

« Non mais tu déconnes j’espère ?! » hurle celle-ci dans le combiné. Céline était son amie depuis toujours, elle lui racontait absolument tout. Mais ce qu’elle lui dit ce jour-là est la confidence la plus sincère qu’elle ait jamais faite. Elle parle d’une voix monocorde, lui jette tout en vrac, ses doutes, sa passivité, sa culpabilité aussi. « Tu sais, la veille du mariage, j’ai même pensé que tu avais une histoire avec David. Et tu sais quoi ? Ça m’aurait arrangée d’une certaine façon. » Un silence au bout du fil. « Céline ? » « Tu es un monstre » entend-elle. Puis plus rien. Elle n’a pas le temps de déplorer la réaction de son amie, son mari revient, des magazines sous le bras.

Elle respire un grand coup. Il lui fait un grand sourire. Elle ne lui expliqua même pas pour le passeport, à quoi bon ? « Je ne pars pas, David. » est tout ce qu’elle lui dit. Comme il ne comprend pas, elle se met à parler sans bien savoir d’où les mots lui viennent. « Je vais te quitter, David. Je ne t’aime pas, je crois que nous nous sommes mariés sans bien réfléchir à ce que nous voulions, alors je vais rentrer à la maison, rassembler quelques affaires et partir. Je suis désolée. »

Son sourire s’efface, il se tait, l’air surpris. Elle peut lire sur son visage le fil de ses pensées. Elle devine à son air concentré qu’il cherche ses larmes, celles de la victime, celles qu’il faut verser en pareille circonstance. Elle seule l’avait compris, mais son amour à lui aussi était une sorte de fatalité, ni réellement voulu, ni réellement subi, juste une chose prédéterminée depuis trop longtemps pour qu’on se rebelle à cette idée. Au fond, il est soulagé, elle en est sûre. Même si, elle en est sûre aussi, il va la détester, jouer au mari abandonné et parler à qui voudra l’entendre de son pauvre cœur brisé. Tant pis.

À nouveau, une légère nausée. Cette fois elle se dirige vers les toilettes. Elle se regarde dans le miroir ; est-elle si différente ? La réponse lui saute aux yeux. Comment a-t-elle pu l’ignorer ? Pourquoi cette décision de tout foutre en l’air, précisément aujourd’hui ? Ce n’est pas un hasard. C’est cette certitude, cette sensation sourde qui se fait sentir depuis quelques semaines, qui a décidé pour elle. Rien n’y parait pourtant… Elle pose une main timide sur ce ventre qui renferme, elle en est sûre à présent, un bien joli secret.

Elle repense à cette soirée, elle repense à lui. Une étreinte d’un soir, pour oublier, pour tenter d’échapper à tout ça. Elle était sûre que ce n’était pas l’œuvre de son mari. Elle s’était refusée à lui ces dernières semaines, arguant l’envie de préserver le désir pour leur nuit de noces, ce genre de connerie. Une vraie lâche, voilà tout, se dit-elle. Oui mais là un petit être entre dans la danse, et pour lui elle doit être plus courageuse que ça. Elle lui doit d’être heureuse, sinon comment lui apprendre un jour à déployer ses ailes ?

Elle sort des toilettes, hésite. Parler à David ? Pour lui dire quoi ? Qu’elle est désolée, que c’était couru d’avance, qu’il mérite mieux ? Il ne l’entendra pas. On n’accepte pas ce genre de discours à moins d’une sérieuse prise de conscience, et elle doute qu’il en soit capable. Elle s’éloigne, sans vraiment savoir où aller. Elle trouvera. « On trouvera », rectifie-t-elle. À présent elle est deux.

Alors qu’elle arrive à la sortie, une silhouette accroche son regard. Elle suit des yeux son amie Céline qui se précipite sur David. Lui parle, pleure, l’étreint. L’embrasse. De leurs deux corps se dégage une impression de connivence muette, celle qui trahit l’intimité des amants. Elle sourit, se retourne, sort dans le soleil de l’après-midi. Son passeport est toujours dans sa main. Quel joli signe du destin ! Désormais, elle le sait, tout ira bien.