Lettre à l’absent

Je suis assise par terre, le dos contre la porte pour que les enfants n’entrent pas. Pour pouvoir pleurer un moment tranquille, avant de pouvoir réfugier mes pleurs sous une douche brûlante. Ces quelques larmes-là n’ont pas voulu attendre.

Aujourd’hui, j’ai parlé de toi.

Je m’en suis voulue, comme à chaque fois. J’ai tapé ton nom dans la barre de recherche, comme à chaque fois. J’ai attrapé un détail, comme la dernière fois.

Quelle idée, aussi, de parler de toi ?

J’ai fouillé ma bibliothèque, à la recherche de ce livre que tu avais oublié chez moi. Une araignée morte a tenté de m’en dissuader mais je l’ai ouvert.

« À M., mon amie très aimée. »

Quelle blague… J’ai tourné rageusement les pages de ce foutu bouquin dans l’espoir d’y trouver un mot de toi. Un truc que j’aurais loupé il y a des années. Une annotation dans la marge, n’importe quoi. Rien, il n’y a rien. En plus il a un titre à la con, ton foutu bouquin.

J’ai demandé une réponse, sans trop savoir quelle question poser. Ouvert une page au hasard… – Oh, ne te moque pas, toi aussi tu l’as fait ! – Page 141, il était question d’un tout, et je n’étais pas plus avancée. J’ai tourné la page, me suis trompée, en ai tourné trois d’un coup, et là… Ton prénom. Cette saleté de livre porte en lui ton prénom. C’est bon, je le lirai, pour savoir ce que ton homonyme a de si terrible à confesser.

Un signe, donc. Je me console en me disant qu’au même moment tu as dû penser à moi. Tu devais être chez toi, peut-être en train de donner le biberon à ton fils. C’est quand même dingue que je me sois levée ce matin en me demandant si tu étais papa. Peut-être as-tu suspendu ton geste, regardé celle qui partage ta vie sans vraiment la voir, et t’es-tu envolé là-bas. J’espère en tout cas que ça t’a fait aussi mal qu’à moi. J’espère qu’une fraction de seconde tu as pensé à attraper tes clés de bagnole et à partir sans un mot. Ou juste en lui jetant un théâtral et énigmatique « Ce n’est pas toi ».

Non, la vérité c’est que j’espère juste que tu vas accueillir mon image comme il se doit quand elle va se présenter. Que tu vas saisir ton carnet et le noircir un peu. Tu n’as pas abandonné aussi ton carnet, rassure-moi ?

Ce n’était pas toi.

Je sais tellement de choses si je ferme les yeux. J’ai su quand tu l’as rencontrée, tu sais. Je l’ai su parce que j’ai été triste à en crever pendant des jours. Quelque part j’ai senti que tu m’avais mise dans un coin de ton esprit sans trop y penser. Mon âme savait que tu l’avais oubliée. Après tous ces reproches que tu m’as fait la nuit, tu as coupé et je l’ai senti.

Ce n’était pas moi.

Tu m’en as voulu, et je crois que je ne le méritais pas. Ou pas trop. Je t’en ai voulu, et je crois que je n’avais pas tout compris, au fond. Tu aurais pu parler, pour une fois. Ou me faire lire ton carnet, sortir ton nez de tes bouquins et communiquer.

Merde, quoi ! Pense à moi avec rancœur, passion ou violence, c’est toi qui voit. Mais pense à moi. Ce soir, j’en suis sûre, je vais surgir de nulle part dans ton esprit. Ne me rejette pas. N’oublie pas qui je suis, qui tu es, qui nous sommes. Ne me fais pas ça. Parle-moi un peu. Pas de ta vie, pas de la mienne, parle-moi toute la nuit, parle-moi de tout.

Ce n’était pas toi, ce n’était pas moi, ce n’était pas nous.

.

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7 réflexions sur “Lettre à l’absent

  1. Marie Kléber dit :

    Je ne vais quand même pas répéter ce que Laurie a écrit. Bah non, en plus tu vois en ce moment je pleure, c’est pas ton texte, hein, c’est ta plume, tes mots, tout ce qu’il y a à l’intérieur, tout ce qui sort, tout ce qu’on retient en nous, tout ce trop plein et ce trop peu. Vas y écris ma belle, encore et encore. Rien que pour le plaisir de te lire…

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  2. roniademoulin dit :

    Des mots qui auraient pu être mien, des maux qui résonnent en moi comme un écho, un sentiment de déjà connu. Peut-être parce que je vis une histoire similaire. Tes phrases sont justes et touchants. Tes mots sont écorchés et authentiques et délicats, un peu comme moi.

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