Là où les tigres sont chez eux – J-M Blas de Roblès

Là où les tigres sont chez eux - romanQuatrième de couverture : Lorsque le correspondant de presse Eléazard von Wogau reçoit la biographie inédite d’Athanase Kircher, célèbre savant jésuite de l’époque baroque, il se lance sur ses traces, entraînant avec lui maints personnages aussi surprenants qu’extravagants. Véritable épopée, grand roman d’aventures, fresque étrange et flamboyante, où de minuscules intrigues se répondent et tissent une histoire du Brésil à l’aube du XXIe siècle.

Eléazard m’a donné envie d’avoir mes propres carnets. C’est par cette phrase que j’ai inauguré un carnet, il y a quelques années, après avoir lu ce roman pour la première fois. Aujourd’hui, alors que je le referme, l’envie est la même, et le nom de ce blog n’est pas tout à fait étranger à ce livre. Ni même mon envie de le relire justement maintenant.

Oui, Eléazard m’a donné envie d’avoir mes propres carnets. Et je peine à rassembler mes idées pour parler plus avant de ce roman. J’imagine que cette affirmation à elle seule donne une bonne idée de l’effet qu’il me procure. Mais je vais tout de même essayer d’en parler un peu plus en détails.

Eléazard, donc, travaille sur une biographie d’Athanase Kircher, jésuite au génie incomparable pour… se tromper. Chaque chapitre s’ouvre sur une partie de cette biographie, écrite par un compagnon jésuite. S’ensuit la vie des personnages contemporains : Eléazard, sa future ex-femme, leur fille, la mystérieuse italienne, un gouverneur véreux et un mendiant handicapé. Des vies qui s’effleurent parfois, sans jamais vraiment se croiser, ou si peu. Et, disséminés au fil des pages, les savoureux extraits des carnets d’Eléazard. Pas toujours abordables, pour être honnête, mais délicieux.

Ce n’est pas une histoire haletante, pleine de rebondissements, ce sont des morceaux de leur destin, à mi-chemin entre l’ordinaire et l’extraordinaire. Des personnes qui, pour la plupart, se cherchent ou tentent de se reconstruire. Avec, en toile de fond, un Brésil moderne et sauvage, où les traditions se heurtent au présent. Et avec ce personnage totalement hors contexte de Kircher, qui agace mais dont le ridicule fini par arracher un sourire. Il me semble que des subtilités m’échappent, néanmoins je crois qu’il est un repère désuet et hors du temps pour un homme qui est résolument d’un autre siècle, son souffre-douleur aussi d’ailleurs.

Eléazard sent le siècle passé, son langage fleuri et sa vie nonchalante en font presque une anachronie. Sa fille, Moéma, cultive un idéal de retour aux origines tribales et à la pureté de la vie des indiens de la forêt, sans se rendre compte que ce qu’elle cherche véritablement c’est se retrouver elle-même, sans les artifices dans lesquels elle se noie. C’est sans doute aussi pour cela que Loredana a fait le voyage depuis son Italie natale. Le Brésil, brut et majesteux, mystérieux et plein de dangers, accueille ses gens à la dérive et leur promettant le retour à l’essentiel. Mais cela fait longtemps qu’il lutte lui aussi pour conserver tout ça.

Pour autant, ne vous attendez pas à de grandes descriptions du pays ou de ses tribus indiennes, comme dans Rouge Brésil. Il est un décor qui emballe l’imaginaire et les idéaux des personnages. Sous bien des aspects, ce livre m’a fait penser à des lectures qui ont l’Inde pour cadre, telles que l’Equilibre du Monde de Rohinton Mistry : des vies imprégnées du lieu plutôt qu’un lieu imprégné de vie. Le livre débute d’ailleurs par une citation de Goethe : « Ce n’est pas impunément qu’on erre sous les palmiers, et les idées changent nécessairement dans un pays où les éléphants et les tigres sont chez eux ».

Les pépites, j’en ai relevé tellement qu’il m’est difficile de faire une sélection, mais en voici quelques-unes :

guillemet … la pensée d’importuner encore Soledade le fit hésiter. Après tout, Soledade, en portugais, ça voulait dire « solitude ». « Je vis seul avec Solitude… » prononça-t-il en lui-même. Il y a de ces pléonasmes qui portent en eux comme un surcroît de vérité.  guillemetfin.fw

guillemet Même s’il ne l’éprouvait pas comme telle, son apparente résignation le chagrinait. Mais le moyen de révoquer la sensation d’être lucide quand, par malheur, elle nous enjôle ! Les hommes, estimait-il, sont médiocres de nature ; l’infortuné qui a un jour ressenti pareille évidence ne peut rien ensuite contre la masse innombrable de ceux qui la nourrissent. guillemetfin.fw

guillemet Il pensa : « Je porte le deuil de mon amour, de ma jeunesse, d’un monde inadéquat. Je porte le deuil pour le deuil lui-même, pour son clair-obscur et la tiédeur apaisante de ses lamentations… » Mais il dit : « Je porte le deuil de ce qui n’a pas réussi à naître, de ce que nous nous acharnons à détruire, pour d’obscures raisons, chaque fois que le germe s’en manifeste. Comment dire… Je ne parviens pas à comprendre pourquoi nous ressentons toujours la beauté comme une menace, le bonheur comme un avilissement… » guillemetfin.fw

guillemet Elle vivait pour la volupté de se taire. guillemetfin.fw

guillemet « Nous avons des trains à grande vitesse, des Airbus et des fusées, Joao, des ordinateurs qui calculent plus rapidement que nos cerveaux et contiennent des encyclopédies complètes. Nous avons un grandiose passé littéraire et artistique, les plus grands parfumeurs, des stylistes géniaux qui fabriquent de magnifiques déshabillés dont trois de tes vies ne suffiraient pas à payer l’ourlet. Nous avons des centrales nucléaires dont les déchets resteront mortels pendant dix mille ans, peut-être plus, on ne sait pas vraiment… Tu imagines ça, Joao, dix mille ans ! (…) Nous avons aussi des bombes formidables, de vraies petites merveilles capables d’éradiquer pour toujours tes manguiers, tes caïmans, tes jaguars et tes perroquets de la surface de Brésil. Capables d’en finir avec ta race, Joao, avec celle de tous les hommes ! Mais, grâce à Dieu, nous avons une très haute opinion de nous-même. »

Roetgen comprit qu’il ne parviendrait jamais à lui décrire une réalité ne valant plus, (…), que par son insolence. Sommé de légitimer la civilisation occidentale, et de se justifier par elle, il échouait à isoler une seule curiosité susceptible d’intéresser cet homme. Un homme pour lequel les richesses naturelles de la terre, son ensoleillement, l’influence de la Lune sur tel animal ou telle plante avaient encore valeur et signification ; un être intelligent, sensible, mais vivant dans un monde où la culture devait s’entendre au sens propre, comme un humus, comme un fonds. guillemetfin.fw

guillemet L’inconscient n’est qu’une des stratégies possibles de la mauvaise foi. guillemetfin.fw

guillemet Entre vérité et mensonge, se sont souvent nos lèvres qui décident. Roetgen ne savait pas encore s’il trichait pour se faire plaindre et se donner le beau rôle dans l’histoire, ou si cette réponse incontrôlée tenait du dévoilement. Il y discernait trop d’exaltation, de celle qui nous incite, lorsque nous sommes en situation d’aveu, à choisir résolument le pathétique plutôt qu’une souffrance banale et dénuée de gloire. guillemetfin.fw

guillemet J’ai tout manqué, faute de participer au monde… guillemetfin.fw

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