[Nouvelle] Lettre aux vivants

Une petite précision avant toute chose : cette nouvelle a été écrite pour le concours Edilivre « 48h pour écrire ». Le thème a été donné un vendredi pour une limite de participation fixée au dimanche soir. Une écriture sans trop de préparation ni de recul donc.

Le thème : l’espoir. Il a été donné le 20 novembre, soit une semaine tout juste après les événements que l’on connaît. J’assume donc moyennement ce qui suit, mais au moins cela m’aura permis de le cracher.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été pleine d’espoir.

Petite fille, j’ai espéré le cadeau rêvé à Noël, j’ai espéré grandir et vivre un conte de fée. Adolescente, j’ai espéré qu’un certain garçon me remarque, et devenir une adulte indépendante et passionnée. Etudiante, j’ai espéré faire le tour du monde et participer à le rendre meilleur. J’ai rêvé de grandes choses et accompli mille petites qui ont fait de ma vie un tableau plutôt joyeux et harmonieux. Même les échecs, les espoirs déçus, ne m’ont pas découragée. Parce qu’en espérant j’étais plus vivante que jamais, poussée par une force invincible que seul procure le fait de croire fermement en ses rêves. Et puis, quand on y croit fort, on peut toucher son rêve du doigt, même le plus inaccessible. Espérer, c’est créer un peu.

J’avais espéré ce rendez-vous, tellement. Et, ce soir-là, la vie semblait me sourire. La douceur de l’air, mes 26 ans, son sourire ravageur, la musique… Que pouvais-je rêver de mieux ?

Le concert a commencé, il m’a faite danser, danser à en avoir le tournis. On a ri, il m’a embrassée, et c’était délicieux, bien plus que ce que j’avais espéré. Je me suis surprise à imaginer une vie avec lui, des enfants, une maison qui exhale des odeurs de cuisine le dimanche matin. Puis j’ai ri encore, et je me suis contentée de savourer ce moment, de danser, de rire et de l’embrasser. Un moment parfait.

Et puis…

Et puis, les coups de feu. J’ai espéré que ce soit un jeu, une blague, une mise en scène de mauvais goût. Mais les musiciens ont fui.

Et puis, le chaos. Les gens qui courent, les gens qui crient, les gens qui tombent, les gens qui saignent. J’ai espéré ouvrir les yeux et commencer ma journée avec juste un léger goût amer que laissent les cauchemars. Mais je n’arrivais pas à me réveiller.

Et puis, lui qui m’entraine vers l’étage, me pousse sous une rangée de fauteuils, avant de s’écrouler près de moi, inerte. J’ai espéré qu’il simule l’immobilité pour se protéger. Mais j’ai vu son regard se voiler.

Et puis, l’attente, dans la chaleur de son sang répandu sur le sol. J’ai espéré m’évanouir, et tant pis si je ne me réveillais jamais. Ne plus sentir, ne plus penser, ne plus rien voir, c’est tout ce que je voulais. Mais je ne parvenais pas à m’échapper.

Et puis, dans le silence revenu, ces bruits insupportables. La souffrance des autres. L’agonie. J’ai espéré ne plus les entendre, j’ai espéré les oublier. Mais je les entendais toujours, même les oreilles bouchées. Je les entendrai à jamais.

Et puis, des pas se sont rapprochés. J’ai espéré que ce soit des survivants, la police, n’importe qui sauf eux. Mais ils se sont mis à tirer.

J’ai espéré qu’ils passent sans me voir, qu’ils fassent demi-tour et me laissent là, suffoquée de peur mais vivante, ou à peu près. J’ai espéré comme jamais je n’avais espéré avant, furieusement. Mais ils m’ont vue. On m’a tirée par le pied et je me suis retrouvée par terre au milieu de l’allée, face à lui, son regard froid et son arme pointée sur moi. J’ai crié, vous savez. Crié comme jamais je n’avais crié auparavant. J’ai hurlé « pitié », j’ai imploré, j’ai supplié. Et j’ai désespérément espéré que ça marche.

Oui, j’ai toujours été pleine d’espoir. Et j’ai espéré jusqu’au bout.

Oh, n’allez surtout pas croire que j’ai cessé d’espérer, maintenant. Je continue malgré tout. Nous sommes là, ceux aux espoirs anéantis, réunis auprès de vous, et nous vous regardons allumer des bougies. Vous espérez qu’on les voie, et nous les voyons. Je peux même vous dire que ça nous aide drôlement à nous repérer dans l’espace et le temps, nous qui sommes encore sous le choc et incapables de rejoindre l’autre monde pour l’instant. La transition a été trop brutale, mais j’espère, la flamme et vos bougies et de vos prières aidant, parvenir à m’élever bientôt. En attendant, je console mes parents, penchée sur leur sommeil trop court dont j’écarte les plus mauvais rêves.

Oui, jusqu’au bout j’aurai espéré. Là où je suis désormais, j’ai appris que l’espoir est une force absolue. J’ai appris qu’il peut tout, que la loi d’attraction existe. On sait des choses comme ça, sans même poser les questions, privilège des âmes.

Aujourd’hui, j’espère que vous entretiendrez la flamme des petites bougies et celle de votre cœur, qu’il brillera fort pour faire reculer les ténèbres. J’espère que vous ne laisserez pas la peur l’emporter. Face à l’espoir, elle est peu de chose.

Quant à moi j’espère trouver la paix. Et, plus que tout, j’espère vous voir continuer d’espérer.

bougie

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2 réflexions sur “[Nouvelle] Lettre aux vivants

  1. Marie Kléber dit :

    Si seulement tous les vivants pouvaient lire tes mots et vivre chaque instant pleinement. Moi la première. Très beau texte qui prend aux tripes ma belle. C’est fou ce que c’est bon de te lire!!

    J'aime

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